Il y a des livres, des films, des tableaux, des trucs qui sont de vrais trucs. Dans le sens où l'on en ressort avec le sentiment d'avoir vécu quelque chose d'incroyable, et pas juste d'avoir passé le temps de manière plus ou moins agréable. Parfois, on met plusieurs semaines, voire mois avant de se rendre compte à quel point le truc était une expérience. Le reste de l'entertainment paraît fade, décoloré, inepte, insipide. C'est le cas de 2666. Après Les détectives sauvages (quel titre !) et 2666, j'ai décidé de me taper tout Bolaño. Et au fur et à mesure, 2666 m'apparaît de plus en plus comme une planète massive autour de laquelle tournent des satellites. Ou comme une faille sans fond au bord de laquelle on se penche avec crainte. A ceci près, qu'une faille est en creux, alors que 2666 est en plein, une immensité de plein au lieu d'une immensité de vide. Monstrueux pavé de 1000 pages en petits caractères, il redonne un sens à la littérature dont je me suis tant moqué. Il redonne aussi un sens au mot fiction. Vrai livre fictionnel, nourri certes d'autobiographie (mais moins que le déjà miraculeux Les détectives sauvages), Il prend des poses d'Hadès méprisant envers toute cette diarrhée exsangue, communément dennomée autofiction (alors que c'en est, en partie).
On est stupéfait en se rendant compte à quel point Bolaño a placé haute la barre. Il lui fallait une foi de cordonnier pour ainsi se lancer dans cette entreprise presque aberrante, alors qu'il y a de moins en moins de lecteurs et que la majorité de ceux qui restent n'attendent que du déjà prémâché, du bon gros roman, figé dans sa forme canonique autour de 1880. D'un autre côté, on se dit que, quitte à écrire un livre, il fallait que ce soit celui-ci, ou tout du moins une entreprise aussi immodeste, sans quoi l'écriture n'est qu'une perte de temps et des dizaines de sapins Douglas abattus.
Lire 2666 est difficile. Presque pénible, surtout lors du passage dans le trou noir de la partie centrale. Comme tenter de respirer dans un air raréfié. Mais arrivé au bout, d'abord une immense tristesse vous envahit (déjà fini !), puis l'envie de le reprendre, tout de suite, alors qu'il est bien évident qu'il faut laisser le temps à une nécessaire décantation.