(Un peu de vécu pour changer)
Ayant laissé le monstre aux grand-parents d'Amiens, nous sommes partis en amoureux dans une énorme bagnole de papys pour tenter de nous replonger dans cette délicieuse sensation - presque oubliée - de couple insouciant et libre de toutes attaches. Cap pour l'aventure, le dépaysement et les bouts du monde bordés de mers infinies, en l'occurence la baie de Somme, on fait ce que l'on peut, dans une Laguna instable, aussi facile à manoeuvrer qu'un char d'assaut dans un Mac Donald, et qui répetait d'une voix synthétique et agaçante : « vous n'avez pas bouclé votre ceinture, vous n'avez pas bouclé votre ceinture, vous n'avez pas bouclé votre ceinture .... ».
Disons-le tout de suite, la baie de Somme, quand on n'a rien à foutre des zoziaux, c'est chiant comme la pluie, d'autant que c'est envahi de hordes de vieux, débarqués d'autocars ou de véhicules personnels, près à s'extasier devant n'importe quoi et équipés d'accoutrement grotesques de marcheurs chevronnés, avec cannes façon bâtons de ski et sacs à dos peu convaincants. Merde, c'est avec notre pognon d'actifs soumis aux dérégulations que ces vieillards se trainent, encombrent et nous empêchent d'avancer à une allure raisonnable ! Ce fut d'ailleurs la première diatribe de B'., reprenant du poil de la bête. Malgré le but strictement ludique de ce micro-voyage, la syndicaliste qui sommeille toujours en elle, telle une belette hyperactive et affamée, ne put s'empêcher de se choper une grosse colère, sur laquelle je renchérissai en faisant remarquer  qu'on nous avait vendu l'allongement de la durée du travail sous prétexte de malfoutisation de la pyramide des âges sans envisager une seconde de diminuer les cotisations retraites, gérontocratie et sens des opportunités électorales obligent. Mais je suis pas ici pour parler de cela ...
Or donc, la baie de Somme, c'est chiant, et rapidement nous fûmes confrontés à un cruel dilemme : soit piquer plein nord, aller à Berck visiter les ex-sanas et tenter d'y découvrir les caves désormais scellées où sont entassés les squelettes des pensionnaires un peu trop rétifs à la discipline, soit nous échapper vers le sud, vers le 7-6, car j'ai omis de le dire, le picard est fier et ombrageux, en d'autres mots aimable comme une porte de prison, tentant de battre le catalan sur son propre terrain. Ce fut donc Le Tréport, au hasard, simplement parce que la distance à parcourir était grotesquement dérisoire. Magie des 25 kms parcourus : un peuple d'aimables proto-normands, à l'accent certes nasillard, derniers remparts face au déferlement picard, déjà mis en place par les ducs de Normandie. Hôtel charmant, truffé de sorties de secours donnant dans des jardins potagers où paissaient (c'est le mot) d'énormes lapins nains, gros comme des porcelets, et qui tondaient la pelouse avec la minutieuse et légendaire concentration de ces animaux à grandes oreilles. Siestes, siestes, nuits outrageusement prolongées, sexe enfin satisfaisant, loin de la pression toute brigbrotherienne que fait peser sur nous la présence du monstre et ses possibles réveils intempestifs. En dehors de cela, glandouille assumée sur les falaises, gaufres nutella-chantilly, grosse bouse au cinéma local, machines à sous en compagnie des mémés, et dents du fond qui baignent au restaurant. Car, des confins de la Normandie jusqu'à la frontière Belge - et au delà, règne en maîtresse une redoutable spécialité gastronomique : la FRITE. Qui plombe le foie au bout d'un certain temps, et vous fait le visage constellé de petits boutons inesthétiques. A tel point que le dernier soir, j'ai commis un écart et me suis envoyé une fondue normande, c.a.d une pomme découpée en tranches fines et recouverte d'un demi camembert fondu (avec un soupçon de calva). Très bon, et étonnamment fin, dans cette station balnéaire soumise au goût détestable des touristes en vagues inlassables ...
La prochaine fois, ce sera le tour des autres grands-parents, malgré leur âge avancé, le rapt de leur plus petite voiture, et grosso modo, Etretat comme destination lointaine ...