On était logés dans 3 baraques à 8 lits superposés, avec un poêle dans un coin et une table au centre. Soit plus de 70 personnes. Les chefs de file avaient droit à une maison à la fois bien plus grande et où ils n'étaient pas entassés comme nous.
Contrairement à ce qu'on raconte, ça se passait plutôt bien, vues les circonstances. Peut-être que des mecs s'enculaient dans les bois, mais, moi, je n'ai jamais rien vu, ni même entendu parler à l'époque.
On se levait tôt, vers les cinq heures, et on partait sur le chantier tout de suite après avoir enfourné le porridge tiède. Ca pouvait être des digues à réparer, des routes à remettre en état, des arbres abattus à dégager, des travaux de terrassement en tout genre. On était une troupe itinérante, mais les camps se ressemblaient tous. S'il faisait -20° et en dessous, on n'était pas obligé de travailler, mais ceux qui le faisait quand même touchaient une prime. C'a été mon cas par -30° et même -40°, parce que dans les baraques, on s'emmerdaient comme des rats morts.
Le mieux, c'était quand on n'avait pas de village à traverser avant d'arriver au chantier. La direction faisait en sorte que ce ne fût pas le cas, mais n'y arrivait pas toujours. Mais on a toujours réussi à éviter les villes. C'aurait été trop dur pour certains. Pas pour moi en tout cas. Quand on était dans une rue, on s'efforçait de garder la tête baissée, comme hypnotisés par nos godasses et on essayait de ne pas écouter les vannes à deux balles.
Une fois, j'ai trébuché sur un de mes lacets et suis tombé au sol. Quand je me suis relevé, je me suis aperçu qu'il y avait deux femmes en face de moi, à environ 30 mêtres, peut-être un peu plus. J'ai tenté de renouer le lacet le plus vite possible, mais leur présence avait transformé mes doigts en guimauve et j'ai du me résoudre à faire un noeud simple, quitte à en chier plus tard pour le défaire lorsqu'il aurait été gonflé par la flotte. Puis j'ai essayé de les contourner par la gauche, mais elles se déplaçaient en même temps que moi en se demandant à haute voix pourquoi un grand dadais comme moi avait peur des femmes à son âge. C'est pas que j'avais peur. J'y avais pas droit, même pas de leur adresser la parole. Et ces connes le savaient et en profitaient pour se foutre de ma gueule. Heureusement, le gros Martin, à la bourre pour je ne sais quelle raison est arrivé et leur a expliqué que si on était là, c'est qu'on avait violé des fillettes, qu'on les avait tuées et même mangées en partie. Martin, il était comme ça : jamais la trouille, à dire ce qui lui passait par la tête à n'importe qui, il aurait pu raconter des histoires cochonnes au maire, il s'en foutait, même s'il se faisait souvent remonter les bretelles par son chef de file. Les deux grognasses ont commencé à reculer prudemment, de plus en plus vite, et on a pu rejoindre le reste de la troupe sans encombre.

Une fois, j'ai demandé au cuisinier s'il mettait du bromure ou quelque chose comme ça dans la bouffe, il a dit que non, que c'était pas nécessaire, que c'était une question d'état d'esprit de notre part. J'étais plutôt d'accord avec lui, et sur le fond, j'en avais rien à battre, il pouvait mettre ce qu'il voulait dans ses plats graisseux, c'était sinon la belle vie, du moins une existence pas pire qu'une autre et plutôt moins que bien d'autres.