Je suis comme tout le monde : quand des employés se suicident à France-Télécom, je pense que le PDG de FT est un gros enculé.
Puis, au bout d'un moment, je finis par me dire qu'il s'agit d'un gimmick médiatique. Tout le monde en parle, jusqu'à plus soif. De là à en déduire que le champ journalistique continue avec ses habitudes moutonnières, il n'y a qu'un pas. Du tout,  du tout, va-t-on me rétorquer, il s'agit d'un grave phénomène de société. Ce qui n'invalide pas ce que je disais une ligne plus haut : par définition, un sujet ne devient « de société » que lorsqu'il est médiatisé. Avant, il n'y a tout simplement pas de sujet. Evidemment, on va me reprocher de faire de l'ironie sur un thème aussi grave. Le suicide, c'est sérieux, même si le nombre de vieux qui se flinguent chaque année est bien plus élevé que dans le cadre du travail. Mais le terrorisme intellectuel par l'affect a de beaux jours devant lui.
Et puis, il y a des choses qui me troublent : déjà pourquoi FT ? Je veux dire, pourquoi une telle vague de suicides chez FT, alors qu'il y a 5-10 ans, FT (même après sa privatisation) était notoirement connu pour être une planque. Le climat aurait changé à ce point ? D'ailleurs y'a-t-il même une vague ? Quel est le nombre de suicidés dans les autres entreprises similaires, les méga-boites de 100000 personnes ? Et si l'on prend une boite de 1000 personnes, 2 morts suffiraient à créer un ratio de suicides bien plus élevé qu'à FT. Bref, l'info dont j'aurais besoin est la suivante : toutes choses égales par ailleurs, quelles sont les sociétés les plus suicidogènes ? Quel est le rang de FT dans cette sinistre comptabilité ? Et accessoirement, s'il s'avère que FT n'est pas dans le peloton de tête, pourquoi se focaliser sur FT ?
Ensuite, il y a le problème de la démagogie et de la paresse intellectuelle : tout mettre sur le dos de Didier Lombard (PDG de FT) est totalement ridicule. Non pas parce qu'il pourrait se défausser en clamant qu'il n'est qu'un prisonnier de ses actionnaires. C'est exactement l'inverse en fait. Depuis l'émergence de la souffrance au travail comme thème médiatique populaire, on n'a cessé de nous présenter les malheureux salariés comme des victimes d'un système cannibale, en oubliant que le statut de victime n'entraine pas l'absolution. Or on peut très bien avoir été un petit cadre visqueux qui a traité ses subalternes comme de la merde avant de tomber soi-même dans la machine à broyer. C'est de responsabilité individuelle dont je veux parler ici : la souffrance au travail en tant que système n'est possible que si toute une hiérarchie est mise en place avec chaque échelon qui lèche les culs du niveau d'au-dessus et  qui fout des coups de pieds à celui d'en-dessous. Hiérarchie qui prône l'irresponsabilité et le chacun pour soi jusqu'au moment où l'on en est soi-même victime. « Il n'y a pas de méchant système, il n'y a qu'une somme d'individuelles lâchetés » comme le dit si bien Vaquette. Et à chaque niveau, l'on se retranche derrière les deux excuses du SS moyen :

  • Je n'ai fait qu'obéir aux ordres
  • Si je ne l'avais pas fait, quelqu'un d'autre l'aurait fait (et moins bien, cerise sur le gâteau de la fausse conscience)

Et dans le cas des suicides à FT, les choses sont bien claires : ce que les suicidés mettent particulièrement en cause, ce sont les entretiens humiliants avec le supérieur hiérarchique, le déni de toute humanité, en d'autres termes les agissements au jour le jour du petit chef. Lequel à chaque échelon peut se retrancher derrière les deux excuses précitées, jusqu'à Didier Lombard qui peut se poser en victime des marchés internationaux, de la globalisation ou de ses actionnaires - sans compter que ni Lombard, ni le DRH groupe n'ont jamais fait passer d'entretiens humiliants à qui que ce soit - ou quasiment.

Troisième point, j'ai été frappé de constater que les suicidés étaient des gens relativement âgés et qui, selon leurs propres dires ou ceux de leurs collègues de travail, s'investissaient beaucoup dans leur entreprise. Trop, pourrait-on penser. Cela fait 10 bonnes années que le statut d'employé-kleenex s'est imposé ; était-il bien raisonnable de continuer à s'investir ? Corrolairement, quid des générations plus jeunes, soit-disant cyniques, feignantes et ne croyant plus en rien ? Quel est le taux de suicides parmi ces mauvais sujets ? Le refus de la valeur travail ne serait-il pas le meilleur rempart contre le suicide ?

Dernière élément, le plus scabreux, mais comme pour le reste, je n'ai pas le moindre commencement d'information dessus. Il m'a semblé (je dis bien : il m'a semblé) que les dits suicidés appartenaient plutôt à l'encadrement (au sens large) qu'aux toutes petites mains. Et m'est venu un horrible soupçon : se pourrait-il que le suicide au travail soit devenu un phénomène de société parce qu'il commence à toucher les agents de maîtrise, voire les cadres ? Le scandale viendrait-il de ce que les plus bas salaires ne seraient plus en première ligne ? Il en irait de même que pour le chômage : phénomène normal lorsqu'il touche les prolos, il deviendrait dramatique et digne d'être médiatisé (en particulier par les news-magazines) lorsqu'il touche les cadres ?

J'ai l'air d'être cynique, de ne pas verser ma larme pour les morts, mais je constate simplement que comme d'habitude, on n'a aucune info pertinente sur rien, qu'aucun travail d'investigation ou d'analyse n'a été entamé et que par conséquent, aucun débat de fond ne sera posé, d'autant que la seule valeur sur laquelle nos décideurs de tous poils tombent d'accord, c'est : touche pas au grisbi. Alors quand les media auront fini de se polariser sur les suicidés de FT, sur le mode de la putasserie larmoyante (façon Lady Di), quand on répondra au pigiste Non Coco, faut qu'on arrête avec ça, ça intéresse plus personne, le public faut le faire rêver, être PO-SI-TIF, les structures de la souffrance resteront inchangées, le n+1 continuera d'humilier le n, n'appliquant que les directives de son propre n+1, à moins que les jeunes générations de branleurs qui ne croient en rien refusent purement et simplement de s'investir dans des entreprises qui les considèrent avec moins de respect que les photocopieuses ...