Mémoires d'un apathique

C'est hyper cool et c'est vachement bien !

03 avril 2009

Isabelle

Elle s'appelait Isabelle.
Etait Franco-Argentine.
Une des ces femmes trop sexy pour être vraies, au verbe haut, à l'aplomb inébranlable et aux tenues pétaradantes.
Son père était un ancien de la division Charlemagne.
Il l'a violé alors qu'elle avait 6 ans.
Son vagin en a été déformé pour le restant de ses jours.
Elle passait de son rôle de femme-fatale à celui de proie des Erinyes en quelques minutes ; son corps se recroquevillait alors comme si un crustacé la dévorait furieusement de l'intérieur.
Son corps d'ex-mannequin s'affaissait, les larmes le faisait enfler, elle cherchait à se cacher dans l'ombre, mais, au grand jamais, elle ne se serait laisser aller à se plaindre.
Son monde était une plantation de barbelés en perpétuelle floraison.
Elle envoyait sur mon lieu de travail des petits paquets amoureusement enveloppés qui contenaient de la tripaille de mouton qu'elle achetait chez le boucher et qu'elle expédiait vers minuit de la poste du Louvre.
Le Colosse hiératique de la souffrance qui emplissait, panoptique, l'intégralité du champ de vision.

Elle s'appelait Isabelle. Tout secours était vain et tout particulièrement le mien. Quand mes propres veines charriaient des copeaux de métal, elle ruisselait sur le sol comme une fontaine a demi-coagulée. C'est avec elle que j'ai appris qu'il y a des gradations dans la souffrance, que les bobos - à l'âme ou ailleurs - ne sont que des bobos et qu'il y a trop souvent usurpation.

La moindre de ces usurpations est une insulte à sa mémoire, à ses petits gestes affolés lorsqu'elle se sentait envahie par la panique, à ses mutilations, à chacune de ses journées érigées en agonie quotidiennement différée.

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10 août 2008

Tuba, Arizona

En général, le long des routes d'Arizona, on vend des bijoux prétendument navajos, typiquement des boucles de ceinturon en argent et turquoise, fabriquées le plus souvent en Thaïlande et qui sont au beauf ricain ce que le crocodile Lacoste est au notre. Les vendeurs ont un vague air indien et/ou new-age, les acheteurs vont du touriste scandinave tout surexcité au redneck qui change une pièce défectueuse.

Du côté des petits bleds un peu pouilleux, comme Camp Verde ou Tuba, à l'écart des grands axes, on croise plutôt des sortes de SDF entièrement vêtus de noir malgré la chaleur, qui propose des tronçons de tentacules. Les clients ne se bousculent pas autour des ces personnages bizarroïdes, mais dès qu'un étranger se pointe, un peu fouineur, ils s'en vont plus loin, en caillassant sa bagnole au besoin. Un papy m'a bien fait comprendre , son fusil pointé dans ma direction, qu'il fallait laisser ces pauvres gens faire leur boulot tranquillement.

L'océan le plus proche est à 600 kms,  les tentacules  n'empestent pas trop et font bien 10 centimètres de diamètre. Les rares types que j'ai vu conclure une transaction (de loin aux jumelles) m'ont toujours donné l'impression de psychopathes vivant dans  des  caravanes sur cales, entourés de voitures en ruines et de débris d'électroménager avec une cave secrète aménagée quelque part pour y tourner des snuff movies ...

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21 juin 2008

Coltrane

Dans le temps, je connaissais un contrebassiste, un type immense aux paluches démesurées qui ahanait comme un boeuf en  marquant le tempo.  Il était très impressionnant, grande carcasse d'ours agrippée au manche de son instrument qui oscillait doucement, semblant désespérément  chercher son souffle.
Il interprétait indifféremment du jazz ou du Bach, avec un talent surprenant, quoiqu'un peu rustique, primitif, comme celui d'un animal fouisseur surgi à la lumière et frappé par la grâce de la muse.
Il me racontait que Coltrane, à force  de souffler sans cesse dans son sax, à force de chercher le son parfait, finissait par saigner du nez (ou des lêvres, je ne sais plus bien).
J'ignore si l'anecdote est véridique, mais j'ai été frappé par la conclusion qu'il en tirait et dont je me souviens encore, près de 15 ans plus tard : ce monde ne mérite pas qu'on se donne autant.

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28 mai 2008

Un air espiègle

Je comprends que les mecs puissent avoir peur. Que les quadragénaires qui adorent le sexe et connaissent leur corps sur le bout des doigts les affolent.
« Il est très capricieux, le vilain » me disait-elle d'un air espiègle alors que son clitoris, effectivement, disparaissait sous ma langue et se réfugiait au plus profond de sa chair.
D'un air espiègle...
Je comprends que ça leur fasse peur, cette absence de pathos. De culpabilité. De culte de la performance. Ce devoir d'être un bon coup, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.
J'étais loin d'être concerné par cette panique potentielle, mais j'imaginais bien ce qui pouvait défiler dans leurs têtes. La dominatrice-castratrice qui leur disait : plus haut la langue, met un doigt là, moins fort les coups de reins, plus de rythme et t'arrête pas en plein milieu comme la dernière fois. Fantasmes banals et pathétiques, et nécessairement justes du fait de leur banalité même. La crainte d'être traité comme un vibromasseur (à peine) amélioré. Un truc jetable. D'être traité comme ils les avaient trop souvent traitées quand elles étaient plus jeunes.
Mais ça ne se passait pas comme ça, en dehors de leurs têtes : quand on est aussi à l'aise dans son corps qu'un chat sur un canapé rembourré, on opte pour la bienveillance. Et on ne se coltine pas des sales cons à poil dans le lit, parce qu'expérience aidant, on les a éliminé d'emblée, dès les premières phases de drague.
« Tu sais que c'est pas la peine d'en faire trois tonnes, il y a peu de chance qu'on se revoit un jour » me dit-elle alors que je la caressais en la serrant tout contre moi, une fois nos ébats achevés. Je relevais la tête, un peu dépité et elle me tira les oreilles en riant : « c'est pour de rire, grand dadais ! »

Quand je vous disais qu'elle était espiègle...

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17 octobre 2007

Le créateur

(Deux posts en une journée, vous êtes gâté(e)s).

Grâce à Nicky Thaa (Que les Kolkhoziennes à gros poumons le calinent à mort), j'ai découvert le blog de la greluche-pauvre-victime-du-monde-cruel-de-l'édition-française. Et je l'ai lu dans sa presque intégralité, ne faisant pas les choses à moitié. La parole est à Alain Soral : « [le] prototype même de l’arrogante idiote étudiante en lettres ».
Bon résumé, Alain, dommage qu'en dehors de ça tu fasses mumuse avec la troisième voie.
J'ai aussi jeté un coup d'oeil à ses nouvelles qui m'ont terrassé en moins de 4 lignes chacune. Il y a du Enyd Blyton, là-dedans ! Du Didier Barbelivien ! Un grand écrivain est né ! Le seul truc, c'est qu'il ferait mieux de faire autre chose, finalement. Livrer des pizzas, tiens, par exemple ...

Mais baste, je ne suis pas ici pour taper sur mes amis les handicapés. Mais sur moi-même.
En effet, suite à cette palpitante activité, des souvenirs sont remontés en bulles méphitiques à la surface de ma conscience : dans une vie antérieure, j'ai écrit, et tenté de faire éditer, non pas un, mais deux romans. J'aurais mieux fait d'oublier.

Le premier était une sorte d'autofiction trash avec 20 ans d'avance. Un rip-off de  Maldoror avec le vocabulaire piqué chez Lovecraft. Vous voyez un peu l'ambiance. C'était  TRES TRES mauvais.  Même à compte d'auteur, c'était pas gagné. Il doit m'en rester un exemplaire quelque part, mais je préfère ne pas savoir où.

Le second, me semble-t-il, était vaguement inspiré de Locus Solus et ne se hissait que très péniblement au niveau du dessus. Malgré cela j'ai reçu, je m'en souviens encore, une lettre de refus per-so-nna-li-sée du Dillettante, un truc que jamais on croit que ça existe, dans laquelle le charmant expéditeur m'expliquait en substance que ça, ça et ça, c'était pas mal, mais qu'une refonte complète s'imposait (sans garantie de publication, évidemment). Cette merveille doit aussi trainer au fond d'un tiroir, dans les catacombes maudites du donjon du même nom.

Comme quoi, il y a tout de même un espoir dans ce monde pourri. D'un autre côté, c'était il y a 15-20 ans, et la situation n'a pas du s'améliorer depuis ...

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02 octobre 2007

Du sérieux

- Arrête un peu. C'est parce qu'elle t'a dit non que tu découpes ton coeur en petites lamelles. Sans quoi, tu n'y penserais même pas.
- La psychologie en tongs, c'est deux ans de stages à Biba après le le DEUG.
- Alors, d'accord, t'as de nouveau des boutons plein la gueule, et tu te caches dans les chiottes pour pleurer comme un veau.
- Mais c'est le cas, Monsieur je-connais-et-maitrise-la-vie.

Et c'est vrai que ce con, de rage, avait latté sa bibliothèque à coups de pieds. Je regardais les livres éparpillés, les étagères sorties de leur logement. Il avait tout laissé en plan, sans même essayer de rétablir un semblant d'ordre, pour que ce signe patent de sa frustration puisse lui rappeler en permanence quelle était sa douleur.

- De toute façon, t'as jamais été amoureux. Tu te fais le jeune Werther par procuration. T'as juste eu envie de la mettre dans ton lit ou toi dans le sien. Et chose terrible, elle n'a pas été d'accord. Relativise un peu ; dans une semaine, ce sera oublié.
- L'amour ? C'est bien mieux ; j'ai foutu le feu à la boite d'allumettes.
- Et tu rêves maintenant de cuisses, d'os iliaques, de trainées de salive. Tu superposes dans ta tête différentes tailles de pubis, diversement taillés, plus ou moins épilés.  Faut bien ça, puisque tu ne l'as jamais vu - et ne le verras jamais.

[ Suivent diverses considérations sur celles qu'on n'a pas eues, celles qu'on a imaginées pendant des mois, celles dont les yeux s'agrandissaient tandis que notre poids se faisait plus pressant, tout ça dans la lanterne magique des pensées fugitives. Oui, oui, aussi les séances de masturbation dans la nuit et le drap ; mais uniquement parce qu'on se connait depuis des années et qu'après une demi bouteille de Macallan, les camarades se sentent portés aux confidences. Sur ce plan là, nous sommes bien d'accord : il n'y a pas de femmes plus belles que celles qu'on a toujours entraperçues habillées de pied en cap ]

- T'as vu comme elle est belle ? J'ai bien le droit de me tordre les mains comme on dit dans les mauvais romans !
- Elle est plus que belle, mais ce n'est pas la question.
- C'est une reine, putain !
- C'est ça, c'est la grande Catherine ... Mais dans ce cas, pas de regret à avoir, t'aurais pas tenu la distance ...
- T'as toujours été le major de la promotion des Gros Malins, toi ...

C'est vrai qu'elle était belle. Avec une intelligence affutée, brillante. Et je le comprenais, le pauvre. L'intelligence, c'est pour lui - et pour moi aussi - un potentialisateur érotique. Il me l'avait dit à de nombreuses reprises (et j'avais approuvé) : « Coucher avec une jolie fille, c'est déjà bien. Avec une jolie fille intelligente, c'est comme s'accoupler à sa parèdre, c'est baiser la divinité, c'est repousser les barrières ». Du lyrisme, donc.
Quoi qu'il en soit, quand il me l'avait présenté - juste une amie, hein ! - elle avait semblé apprécier de pouvoir discuter avec deux types dotés d'un neo-cortex un peu plus développé que la moyenne. Mais sans plus. Elle n'en avait rien à foutre de moi, pour du rab, je veux dire, ce qui était bien normal vues les circonstances, mais en ce qui le concernait, c'était pareil, et ce con ne s'en était jamais rendu compte, de toute évidence.

- Alors selon toi, c'est foutu ?
- Tu ne vas pas aller pleurer sur son paillasson, non ?
- A ton avis ?
- Alors tu oublies. Tu te montes la tête pour rien. T'es bien trop vieux pour jouer les amants trahis, d'autant que justement tu peux pas être son amant. A partir d'un certain âge, errer dans les rues, la nuit, comme une âme en peine, vêtu d'une grande cape noire, faut bien dire que ça le fait plus ...

Et lorsque j'ai vu une larme couler, je me suis dit que je m'étais trompé. Qu'il y croyait vraiment, qu'il avait un trou dans la poitrine, que l'air s'échappait par là, et que sa respiration en devenait difficile. Je lui ai proposé de sortir. On est allé dans un bar poursuivre l'ébriété obligatoire, à regarder les filles qui passaient. Mais elles n'ont pas chassé son obsession, comme je l'avais mollement espéré.

C'était sérieux.

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23 août 2007

Mauvais livre

On ne dira jamais assez de quelle manière la lecture peut affecter en mal les jeunes esprits. D'ordinaire, seule la télé est sur la sellette, hou la vilaine, la salope, la vérolée ! Certes, je dois admettre avoir vu à la tivi, étant jeune, un épisode de Sherlock Holmes au court duquel Moriarty tentait de tuer son adversaire en lui expédiant des mygales nuitamment. Et que depuis, j'ai une légère phobie de ces dégoutantes bestioles velues. Mais les livres aussi peuvent corroder les imaginaires presque vierges.

La villa de mes grands-parents était un hâvre d'émerveillement, empli de verrières, d'azulejos au kilo et d'aigle bicéphale des Hasbourg en stuc bronzé. Une bulle protectrice qui me protégeait du monde extérieur et de sa méchanceté ontologique. Dans le sens où, tout à ma joie des découvertes perpétuellement renouvellées, je n'éprouvais aucun désir d'en sortir, l'ennui ne pouvant subsister en ce royaume. Bustes, miniature de chateau-fort, grands cactus et terrasses censemment inaccessibles. Sans compter les appentis. Domaine auto-suffisant, génialement autarcique.
Parfois, par dessus le mur mitoyen au caroubier, je discutais avec le garçon de la propriété d'à côté dont j'enviais les immenses palmiers. Il était atteint d'une maladie incurable, et sa présence lente et fragile ne pouvait constituer une menace pour moi. Je me demande d'ailleurs de quoi nous pouvions discuter, je ne parlais que très mal espagnol et lui pratiquement pas le français.

Pourtant, dans ce jardin d'Eden, quelques avancées du mal avaient fait leur nid. Sous la forme apparemment innocente de la bibliothèque rose. Je ne parle pas de la nouvelle bibliothèque rose, mais de la première du nom, aux couvertures de fait plutôt cramoisies. Il y avait là un exemplaire de Sans Famille, d'Hector Malot, digne représentant de toute cette littérature édifiante qui s'étalait sur l'étagère. Il est bien certain que je ne pourrais en lire plus de 3 pages maintenant, mais à l'époque, j'étais terrifié par cet ouvrage - que je relisais evidemment sans cesse, et en particulier par un passage, littéralement traumatique, où le jeune héros va mendier sa soupe et se fait jeter, bien qu'il « ait été bien poli et ait retiré son bonnet avant sa requête ». De mémoire, bien sûr.

Je pleurais comme un veau, et ne pouvait que reparcourir encore et encore ces quelques lignes, qui m'apparaissaient comme une quintessence de ce qui m'attendait dehors. Terrifié par cette perspective et en larmes de ne pouvoir y faire face.

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13 juillet 2007

Horny girls at Las Americas

Du temps où j'étais un winner de sa race, j'allais à l'étranger pour mon travail. Et pas à Luxembourg ou à Dunkerque, hein ! Non, du vrai étranger où les gens parlent des langues barbares et où le décalage horaire vous fait la tête comme une éponge à tableau noir.
Une fois j'étais au Hilton de Las Americas, à écouter le bruit nocturne de NYC en pensant qu'une ville, la nuit, c'est une bien belle chose, ma foi. En fait, et pour être honnête, j'étais de fait assis sur les chiottes à attendre les cataractes libératrices, lesquelles se faisaient désirer suite à un régime alimentaire essentiellement composé de pastrami. Et je m'ennuyais mollement, jetant de vagues coups d'oeil alentour, espérant me distraire d'un détail pittoresque, ce qui est malheureusement assez rare, même dans des gogues 5 étoiles.
Mais il y a un bon dieu pour les boyaux ensablés : je découvris un vide sanitaire juste à coté de moi dont le panneau d'accès était mal fixé. Je le démontai, et plongeai ma main dans la cavité malgré ma constante terreur de me faire mordre par quelque mygale particulièrement féroce. Et ramenai une série de magazines de cul. Une véritable collection stratifiée : certains des journaux était devenus jaunâtres avec le temps, d'autres ne dataient que de quelques mois. Une communauté implicite de clients s'était formée, chacun d'eux avaient découvert la cachette et, l'un après l'autre, avaient ajouté leur obole sous forme de gros nibards sur cellulose.
Peu de temps après, je fis d'ailleurs don du dernier numéro de Hustler.

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