28 avril 2008
L'immortalité
On trouve parfois de profondes maximes dans les endroits où l'on s'y attendrait le moins.
Avant-hier Robocop, 23h07 : Un méchant bad guy s'allume une clope. Un de ses copains, méchant bad guy aussi, lui dit qu'il peut en crever. Et le premier de répondre : T'as tellement envie de devenir immortel ?
C'est vrai ça. Qui a envie de devenir immortel ? Pas moi en tout cas. Même si j'étais conservé à l'infini dans l'état de mes 20 ans avec toutes mes dents, mes cheveux et mes capacités physiques au top. J'ai déjà assez donné. Pas envie de rempiler pour 10000 ans (ou plus) de rab.
Et je ne dois pas être le seul. Enfin, je le suppose.
Combien y en a-t-il qui supportent péniblement le boulet, sans mot dire et qui, de manière plus ou moins inconsciente, attendent la délivrance ou au moins l'extinction des feux au purgatoire ? Combien ont rejeté l'un peu trop énergique méthode du suicide et geignent à voix basse dans l'espoir de la fin du calvaire ou plus simplement de l'ennui étiré ? Combien ? Sachant que s'ils sont immortels, ils ne seront jamais qu'eux, avec les mêmes déformations et anomalies qui les entravent et qui, par définition, font que l'immortalité dans leur cas n'est qu'une sinistre plaisanterie. 100 millénaires sous prozac, quel pied ! Quelle perspective exaltante !
Et quand j'y réfléchis un peu, je me dis que cette acceptation (ou non) de l'immortalité pourrait être le critère pour entrer dans le Brave New World que nous concocte l'idéologie post-post-libérale. Bienvenue au paradis à tous ceux qui disent oui à la vie, qui veulent du rab et qui sont bien décidés à s'éclater. On fera le tri à l'entrée, les immortels à droite et les ronchons-pas-contents à gauche et qu'ils retournent chez eux. Moi, j'ai rien contre le fait de retourner chez moi. Eux et nous, on ne vit déjà pas dans le même monde ; ça n'en sera jamais que la concrétisation.
Et puis, ça fera plaisir aux disciples de Galton et aux eugénistes de tous poils : une humanité régénérée jouira de la vie éternelle derrière les grilles du Paradis. En ce qui nous concerne, il n'y aura qu'à attendre que les ans aient fait leur office pour que le souvenir de l'humanité ancienne disparaisse. Bien sûr, ils pourraient trouver qu'on met trop de temps à crever et vouloir activer la manoeuvre. Un peu de compassion, que diable ! Vous avez toute l'immortalité ...
06 mars 2008
Que ça à foutre
Je viens de recevoir les programmes des différents partis pour les municipales. Louée soit la poste ! Car dans mon quartier (le plus beau du monde), il y a foule de petites listes, parfois assez désopilantes. Cette année, il y a bien deux groupes nimby [1] mais rien de transcendant. De toute façon, je vote systématiquement pour l'indéboulonnable du PS, parce que je suis certain qu'il saura remettre la lutte des classes à l'ordre du jour dès que Delanoë aura le dos tourné. C'est important cette indéracinable part d'imaginaire en nous.
Quoique ...
Pour faire plaisir à la chérie (qui est grande électrice, quand même), je tâterais bien du Vert pour 2008. Alors j'ai lu leur petit laïus. Tout y était : remplacement des centrales thermiques et nucléaires par des distributions de bougies, décollation en place publique des automobilistes, emprisonnement à vie pour les amateurs de Mac Do. Mais les promesses électorales n'engagent que ceux qui y croient et je crains d'être cruellement déçu.
J'en ai profité pour jeter un coup d'oeil à la liste elle-même. Pas de doute, les Verts, c'est un putain de parti de bobos. Pas un seul spécialiste de l'évasion fiscale, aucun petit chef dans le secteur des services dégueulasses, pas un ouvrier, ni même un informaticien. On ne peut pas être plus loin du pays réel ®. Il faut dire aussi que la gentryfication du XVIIIème n'aide pas.
Alors, comme j'adore sodomiser les mouches à sec avec des gravillons, j'ai décidé de faire une petite étude statistique.
Comme de bien entendu, un problème méthodologique se pointe immédiatement, la clope au bec et la casquette de travers : comment effectuer un découpage pertinent par profession ? Tout statisticien y est confronté. Sauf qu'il ne l'avoue jamais surtout lorsqu'il est employé par la SOFRES. Mais je ne vais pas tergiverser 107 ans, d'autant que j'ai mon linge à étendre. Voici donc les catégories que j'ai jugé pertinentes. Inutile de me faire remarquer que oui mais non, et qu'il y a des recoupements. L'important est que les dites catégories permettent d'affirmer sans l'ombre d'un doute que les Verts, c'est rien que des bobos qui sucent le sang des pauvres travailleurs avec un rictus cynique masqué par une bonhommie feinte.
- Employé du public
- Cadre du public et para-public : incluant les profs
- Employé du privé : incluant les commerçants et les artisans
- Cadre du privé
- Profession libérale : typiquement avocats, médecins, mais pas les gens qui bossent dans le domaine de la culture (au sens large) et qui constituent des catégories à part
- Culturel institutionnel : Responsables de MJC et apparentés, directeurs de théâtres, galeristes, en bref les gestionnaires de la culture
- Culturel non-institutionnel : les producteurs de culture : artistes en tout genre et, aussi, journalistes parce qu'il faut bien les mettre quelque part
- Associatif : autre que culturel
- Chômeur
- Autre
- Retraité
- Etudiant
Bon : Les catégories valent ce qu'elles valent, je m'en aperçois maintenant, il aurait fallu découper plus finement et/ou autrement, mais on aurait été noyés dans les détails. Le nébuleux des professions déclarées sur les listes n'arrange rien. Mais voici tout de même les résultats pour un échantillon absolument pas représentatif, parce que j'ai eu la flemme d'en faire plus. NOTA : les totaux des pourcentages peuvent être différents de 100 ; traditionnels problèmes d'arrondi.
Les Verts
| Employé du public | 0 % |
| Employé du privé | 10,5 % |
| Cadre du public et para-public | 18,5 % |
| Cadre du privé | 2,5 % |
| Profession libérale | 8 % |
| Culturel institutionnel | 13 % |
| Culturel non-institutionnel | 26 % |
| Associatif | 10,5 % |
| Chômeur | 0 % |
| Autre | 0 % |
| Retraité | 5 % |
| Etudiant | 5 % |
PS
| Employé du public | 2 % |
| Employé du privé | 0 % |
| Cadre du public et para-public | 59,5 % |
| Cadre du privé | 14 % |
| Profession libérale | 12 % |
| Culturel institutionnel | 2 % |
| Culturel non-institutionnel | 2 % |
| Associatif | 5 % |
| Chômeur | 0 % |
| Autre | 0 % |
| Retraité | 2 % |
| Etudiant | 0 % |
UMP
| Employé du public | 2 % |
| Employé du privé | 7 % |
| Cadre du public et para-public | 30 % |
| Cadre du privé | 35 % |
| Profession libérale | 9 % |
| Culturel institutionnel | 0 % |
| Culturel non-institutionnel | 7 % |
| Associatif | 2 % |
| Chômeur | 0 % |
| Autre | 0 % |
| Retraité | 7 % |
| Etudiant | 0 % |
FN
| Employé du public | 2,5 % |
| Employé du privé | 40 % |
| Cadre du public et para-public | 5 % |
| Cadre du privé | 15 % |
| Profession libérale | 5 % |
| Culturel institutionnel | 0 % |
| Culturel non-institutionnel | 17,5 % |
| Associatif | 0 % |
| Chômeur | 0 % |
| Autre | 10 % |
| Retraité | 5 % |
| Etudiant | 0 % |
LCR
| Employé du public | 35 % |
| Employé du privé | 15 % |
| Cadre du public et para-public | 20 % |
| Cadre du privé | 5 % |
| Profession libérale | 0 % |
| Culturel institutionnel | 0 % |
| Culturel non-institutionnel | 2,5 % |
| Associatif | 0 % |
| Chômeur | 7,5 % |
| Autre | 0 % |
| Retraité | 5 % |
| Etudiant | 10 % |
On remarquera la proportion de Culturel non-institutionnel au FN (on y trouve même des artistes au sens strict) et des chômeurs à la LCR (seul groupe où ils sont représentés).
Pour les Verts, j'avais bien raison : voyez la répartition socio-professionnelle. D'un autre côté, comme j'avais la méthodologie ad hoc, j'ai obtenu les bons résultats comme le sondeur moyen qui ne veut pas déplaire à son commanditaire ...
1 - Nimby = Not in my backyard (pas de ça dans mon jardin) : sorte d'égoïsme camouflé dans un écologisme à courte vue. Typiquement : refuser la construction de logements sociaux dans son quartier (ce qui ferait baisser les prix de l'immobilier) sous prétexte que ça dénaturerait le paysage.
27 février 2008
Les pénibles
Ce que j'aime chez les américains, c'est qu'ils n'ont pas une dévotion excessive pour le marxisme. J'entends par là : la vulgate marxiste comme référent obligatoire.
Vu depuis l'Europe, et tout particulièrement depuis la France, leurs analyses ont un petit côté rafraichissant.
Le pragmatisme a du bon : plutôt que de partir bille en tête avec de pesants schèmes a priori, on essaie de circonscrire un sujet, puis on l'étudie, on le palpe, on prend des mesures, comme s'il s'agissait d'une nouvelle plante pas encore répertoriée.
Un peu d'humilité ne nuit pas.
Exemple : Pourquoi les pauvres votent à droite (Thomas Frank, Agone 2008 - Achetez-le, c'est une petite maison d'édition, vous ferez une bonne action). Oh, ce n'est pas transcendant, mais l'utilisation de grilles d'analyse alternatives permet d'ouvrir des pistes de réflexion. Tenez : en France, populisme est un gros mot. Ca signifie en substance : proto-fascisme. Surtout chez nos merveilleux intellectuels médiatiques qui ignorent jusqu'à la signification du mot réflexion. D'ailleurs lire un bouquin universitaire ou para-universitaire sur le sujet revient à se voir répéter ad nauseum que le concept est nébuleux, voire inconsistant. Sur 400 pages. Avec souvent, au bout du compte, l'idée bien ancrée de la répugnante populace qu'il faut museler (comme chez Tocqueville - et oui !). Pas tout le temps c'est vrai. Mais les fleurets restent mouchetés : même si c'est parfois implicite, personne n'ose dire qu'il y a une différence entre une réaction de type populiste suite à des fantasmes (les juifs dominent le monde, typiquement) - mauvais populisme - et la même face à certaines réalités (médiocrité, morgue, voire malhonnêteté des élites - exemple purement théorique) - gentil populisme. En résumé, le populisme, ça craint, plus ou moins selon la sensibilité de l'auteur.
Chez les américains, le populisme, ce n'est pas sale. Cela peut même être associé à un radicalisme de gauche. C'est d'ailleurs une bonne partie de l'argumentation de Frank Thomas : le renversement du sens du populisme. Parti d'un certain gauchisme qui a pu entre autres irriguer le New Deal, le voilà désormais récupéré et transformé par la droite neo-conservatrice. Pourquoi, comment, voilà l'essentiel du bouquin de Thomas. Surtout lorsqu'il constate que la cible demeure la même (à savoir, pour aller vite, la low middle-class).
Et comme la doxa américaine finit par devenir le mode de pensée dominant en France 15 ans plus tard, il est des plus salutaire de s'intéresser à ce qui se passe là-bas. Les remarques de Thomas sont donc les bienvenues. D'autant qu'elles m'ont inspiré ce qui suit (roulements de tambour).
Un des traits les plus fascinants de la droite dite décomplexée : son côté pleurnichard. Toujours à se présenter en victime, toujours à se plaindre. Alors que les électeurs de gauche sont généralement dépeints comme des parasites efféminés coupés des vraies-réalités™, bref comme des tarlouzes, leurs adversaires, les hommes et femmes avec des couilles en béton ne cessent de chouiner que les gens sont cruels, que, tenez-vous bien, des sans-coeur les critiquent, que les bolchéviques ne cessent de les brimer.
Pauvres bichounets !
C'est Caliméro version longue.
Le plus stupéfiant, c'est le déni de réalité : Ces gens là sont au pouvoir, leurs adversaires institutionnels (le PS pour ne pas le nommer) s'empressent de faire tout comme eux, la vulgate néo-libérale est répétée ad nauseum, c'est même la doxa du moment, rien n'y fait. Ce sont des VICTIMES ! Ils sont incompris, se battent pour essayer de faire entendre leur voix dans un environnement hostile, et pour tout dire, à les écouter, ils sont les proies larmoyantes de la police de la pensée. Bref, c'est Beria qui les course.
Sauf que.
Evidemment, ils ne sont victimes de rien du tout, ni de personne, aucun flic estampillé Big Brother ne se pointe chez eux pour les déporter dans des camps, ils ne subissent aucune contrainte de qui que ce soit, et d'ailleurs, pour commencer, les media leur servent la soupe avec un empressement qu'on a rarement vu du temps des vraies dictatures. Qu'à cela ne tienne : ils souffrent et veulent nous le faire savoir. Il y a quand même quelque chose d'assez obscène à voir la soit-disant France-qui-gagne™ se comporter comme un gamin capricieux et geignard.
En fait, et c'est le fond du problème, ce que ne supportent pas ces gens en position de quasi-monopole culturel et institutionnel, c'est qu'on puisse les critiquer (voyez comment leur connard en chef à l'Elysée fait caca par terre à chaque fois qu'on se s'extasie pas suffisamment sur sa gourmette en or). Ca leur fait monter les larmes aux yeux, à nos titans du post-capitalisme. Et quand je dis qu'ils ne supportent pas, cela signifie que le fait qu'existe, par exemple, ne fut-ce qu'un journal radical (au sens large) tirant à 1000 exemplaires, est un signe patent des souffrances qu'ils endurent. Et que les crypto-marxistes régentent l'univers entier.
Il y a quelque chose d'assez totalitaire dans une pareille attitude.
Cette obsession de l'unanimité est plutôt inquiétante.
A leurs yeux, les media ne sont jamais suffisamment à leur botte, la propagande jamais assez martelée. Si ce n'est pas un déni de réalité en fonte massive, je ne sais pas ce que c'est.
Les gauchistes, la pensée gauchiste continuent d'infecter l'espace public. Comment et où, on ne sait trop, car l'idée que la maison Bouygues soit un repaire de maoistes parait pour le moins délirante. Et quand je dis Bouygues, ce pourrait être toute la médiasphère. Parce que, comment dire, 99% du dit espace public est mis en coupe réglée. Et là, c'est facile à vérifier : prenez n'importe quel journal tirant à plus de 10000 exemplaires, et lisez le pour vous faire une idée. Et je ne parle même pas de la télé. Oh, bien sûr, il peut, de temps à autre, y avoir sur des radios d'Etat, entre deux et trois heures du matin, quelques anachronismes vivants qui ne marchent pas encore tout à fait au pas.
C'est bien ça qui est intolérable : l'absence d'unanimité. Et on en revient au totalitarisme.
Parce qu'il faut bien voir que cette attitude est totalement fantasmatique. On patauge en plein ressentiment. Et le ressentiment est par essence impossible à satisfaire : les media ne seront jamais assez aux ordres. Il y aura toujours à redire, crier à la subversion sera toujours d'un bon rapport. Le propre de l'attitude victimaire (qu'ils épinglent avec tant de hargne chez les autres) : une insatisfaction quasi ontologique. Se plaindre est une jouissance ; et renoncer à cette jouissance est absolument à exclure.
D'ailleurs, nos amis les chouineurs de droite seraient bien incapables de donner une définition positive d'un bon medium. C'est probablement impossible étant donné cette mentalité d'assiégé.
Voilà pour cette incapacité à appréhender virilement le monde (comme dirait Soral).
Mais le geignard de droite, peu gaté par la nature, possède de surcroit une psychologie digne d'éloges.
Il faut bien admettre qu'une bonne partie de ces pleureuses est composée d'individus aigris, incompétents, trouillards, des rats, suivant la terminologie de Badiou. Terrifiés par l'évolution sociale, évolution essentiellement due au marché, comme ces crétins semblent ne pas l'avoir compris, craignant de perdre un statut minable (devenir semi-prolo après avoir été semi-cadre, quel enfer !), ils ne paraissent capables que de déverser leur fiel sur tout et le reste, de préférence sur le mode du n'importe quoi généralisé. La haine recuite, dissimulée et honteuse est leur moteur intime. Parce qu'au risque de me répéter, si la prépondérance des différentes variantes du marxisme pouvait éventuellement être diagnostiquée dans les années 60 et au début des années 70 (à la rigueur), le moins que l'on puisse dire, c'est que nous en sommes très loin (depuis une bonne vingtaine d'années, au bas mot).
Ces minus habens sont partout : dans les média, dans l'entreprise, sur le net. Quoi qu'on fasse, on met toujours le pied dedans, et pas toujours le gauche. J'ai même eu droit aux interventions d'un de ces diminués du cortex il y a quelques semaines. Ils sont faciles à repérer : prenez n'importe quel article sur n'importe quel blog : quelque soit le sujet, pour peu qu'il soit légèrement en dehors des clous, il y aura toujours un des ces rongeurs maladifs pour partir dans ses délires sans, d'ailleurs, beaucoup de rapport avec ce dont il est initialement question. Et c'est bien cela qui les caractérise : une logorrhée à la masse, complètement à côté de la plaque, l'occasion de coucher ses fantasmes par écrit, de se plaindre, de dégueuler sa haine, son mépris, mépris auto-alimenté - à mon humble avis - par un dégout envers soi-même (la lucidité tourne malgré tout en tâche de fond - pas de bol).
Et c'est bien pour cela qu'il est impossible à cette catégorie de pénibles de donner une version positive de ce que devrait être l'air ambiant culturel (outre le fait qu'ils sont cons comme des balais et incultes). En pratique, si d'aventure l'un de ces souffreteux minables se laissait aller à pondre un programme, il ferait passer Mein Kampf pour un cri d'amour.
Je sais, c'est un point Godwin, mais je m'en tape : j'arrive à la fin de cet article. Et de surcroit, j'ai une assez bonne maitrise de ce qu'a pu être le régime nazi pour ne pas faire cette comparaison à la légère (contrairement aux professionnels de l'anti-totalitarisme) . Et c'est bien ce qui m'inquiète : le retour de la barbarie d'en bas, la régression haineuse (et à mon avis, Badiou est à côté de la plaque lorsqu'il parle de barbarie dans son interview). Et quand j'écris d'en bas, cela ne signifie pas la répugnante populace (on y revient) : cela désigne simplement la barbarie latente d'une partie non négligeable de l'électorat de droite.
16 février 2008
El Aura
L'aura désigne la période qui précède une crise de migraine ou d'épilepsie. Caractérisée par des perturbations visuelles (scotomes, kaleïdoscopie), auditives, physio-psychologiques (angoisse, nausées), elle peut s'apparenter à une série de signes annonciateurs.
Il est probable que la venue de l'aura ne peut que renforcer son angoisse intrinsèque puisqu'elle indique que cette angoisse va se trouver confirmée par la venue de l'attaque. Angoisse terrible de celui qui sent venir le mal - et, ce, de manière certaine - sans pouvoir y faire quoi que ce soit.
Par extension, on pourrait tout aussi bien parler de l'aura du suicide. Cette dernière est d'une miraculeuse et réconfortante clarté. Dans certains cas, la phase de terreurs et d'auto-lacérations se résorbe en effet en une forme de révélation, finalement assez similaire à celle que peut éprouver un mystique en voyant apparaitre un archange chargé de le guider (ou quelque autre créature adaptée aux croyances du sujet).
Aux longues périodes de douleurs, d'effondrements successifs, de culpabilité, de haine de cette dernière, de son corps et de son être en intégralité, succède un moment de calme, de sérénité d'où tout doute est exclu. Ce qui a été décidé va être enfin mené à son terme, l'évidence en devient scintillante et l'on peut enfin souffler. Et se préparer à s'extirper de l'horreur, profitant de ce brusque répit.
Les termes de « scintillement » ou de « clarté » ne sont pas juste là pour faire joli, pour faire de la littérature. Effectivement, le monde semble baigné dans une lumière surnaturelle, comme un paysage surexposé. Paradoxalement, la respiration se fait moins oppressée et tout ce qui apparaissait comme autant de fantasmes informulés et douloureux, voire honteux, se mue en un enchainement rigoureux d'actes à accomplir, aussi anodins ou presque que le fait d'aller voir un médecin en cas de grippe. La crainte a cessé, les animaux carnassiers qui semblaient se nourrir entre plexus et larynx sont retournés à leur Géhenne. Ne reste plus que l'évidence à accomplir, évidence salvatrice qui empêchera à tout jamais un retour au stade antérieur.
Ce qui explique les précaution prises ou le soin dans l'organisation (prévoir une longue période avant la découverte du corps en cas d'autolyse médicamenteuse, par exemple) qui, de prime abord, cadrent mal avec l'état de délabrement psychique que l'entourage a pu noter et qui, de ce fait, peuvent alimenter des soupçons de simulation ou de raisons extérieures et/ou autres, éventuellement responsables du décès du sujet.
L'aura du suicide se caractérise par une extraordinaire lucidité. La mort n'est plus vue comme une issue pathétique et pitoyable, mais comme une solution quasi rationnelle, et en tout cas logique, pour sortir du tunnel. Toute illusion disparait, et tout particulièrement ce qu'on nomme faute de mieux les illusions vitales, ces raisons de vivre généralement implicites qui lie le sujet au monde des vivants.
L'aura est alors une bénédiction. Le moment où l'existence apparait dans toute sa clarté, dans toute son évidence, débarrassée de ses faux-semblants. Il ne s'agit en aucun cas d'une position morbide ou cynique, mais au contraire d'une illumination, qui, dans des circonstances différentes, transfigurerait le sujet. C'est bien pour cela que j'ai fait plus haut le rapprochement avec la révélation religieuse.
Si d'aventure vous revenez au monde (ce qui est rare, l'aura étant plutôt associée aux suicides « réussis »), cette période devient une sorte de fanal, un signal à ne jamais atteindre de nouveau. Et, comme je l'ai dit tout au début, l'angoisse sourde renait dans les moments de désespoir à l'idée que le fanion de l'aura pourrait de nouveau être visible à l'horizon. La vie de celui qui est prédisposé aux chutes en cascade, à l'effondrement de sa psychè, devient un parcours jalonné de photophores, de bornes à ne pas franchir : non seulement l'aura, mais aussi les pré-auras, comme autant d'étapes sur le chemin de croix. Par pré-auras, j'entends tous les signes annonciateurs qui marquent le passage d'un stade à l'autre, toujours pire que le précédent : aura de l'angoisse (on peut la deviner plusieurs jours à l'avance), aura de la dépression, aura de l'effondrement, etc.
On entre alors dans une vie de terreurs secrètes, à sans cesse anticiper la venue de ce qu'on finit par identifier à des signes du destin. Et toute votre énergie se consume à essayer de rebrousser chemin avant que le fanal se soit visible. Une existence d'épuisement et de combat quotidien, plutôt éloignée de la mollesse et du fatalisme supposés que les braves gens aiment tant coller sur le dos de ceux qui s'évertuent à survivre, déployant une somme d'efforts dont seraient bien incapables les moralistes confortablement installés dans leur absence de douleurs.
28 janvier 2008
Le méchant hobbit
En fait, je voulais laisser un commentaire chez le Bibelot Bambara. Lui qui évoque sa nausée face aux pitreries du Sarko président des français et d'une manière générale face à la droite décomplexée, comme bon nombre d'autres dégoutés.
Parce que, comment dire, dans mon cas, ce n'est plus de la nausée, mais une gerbe persistante.
Persistante parce que ça fait bien 20 ans qu'elle est là, la dite droite décomplexée.
Et que je suis toujours un peu surpris de voir les gens surpris.
Le Sarko, je m'étonne juste qu'il ne soit pas pire. Un chef de l'état produit par M6, ça nous pendait au nez depuis un bon bout de temps.
Parce qu'enfin, un Tapie, par exemple, qui émargeait pourtant au PS, ça ne date pas d'hier. La vulgarité triomphante, elle a deux décennies. Au moins.
Moi, je m'extasie que le gusse élu au suffrage universel ne soit pas un body-builder qui nous présente ses voeux à la télé à coté d'un appareil de muscu avec une pétasse siliconée sur chaque cuisse.
A se demander dans quel monde ils vivent, les gens qui conspuent Sarko. Comme s'ils n'avaient rien vu venir. Comme s'il ne fréquentaient jamais de ces connards pullulant en entreprise. Et comme si la multiplication de ces abrutis n'allait pas fatalement accoucher du gnôme qu'on se cogne actuellement.
Sarko est la conséquence logique d'un monde sevré au sein de la bêtise, de l'arrivisme, et du mépris de classe. Et comme ce mépris de classe est aussi bien partagé à gauche qu'à droite, je suis assez content finalement de ne pas me retrouver avec un Louis-Napoléon Bonaparte à l'Elysée.
Mon idée, vous vous en doutez, c'est que la gauche a failli. Qu'elle joue du même côté du terrain que la droite. Et que dans ces conditions, la mainmise des rentiers, des bras cassés et des parasites sur la vie politique n'a rien de formidablement stupéfiant.
Et je vais m'arrêter là. Parce que le reste, j'en ai déjà parlé. Dix fois. Cent fois.
Il faudrait analyser le fantasme 68, la montée en puissance des sciences humaines qui, je ne le rappellerai jamais assez, forment les nouvelles chapelles des adorateurs du statu quo, la haine croissante du populisme qui alimente un élitisme de bas étage, le mépris de toute forme d'intelligence, la conversion des forces de progrès à l'irrationalisme et à l'hyper-moralisme inconséquent, etc etc ...
Tout cela, je l'ai dit. Vous pouvez vérifier.
Tout cela fait sens. Tout cela est connu. Tout cela a été analysé en temps et en heure par des gens autrement plus compétents que moi. Les cartes, je me répète, ça fait 20 ans qu'on les a en mains.
Ne reste plus que la nausée ...
Ah, juste un truc : il ne s'agit pas d'une sortie contre le Bibelot Bambara. Simplement, ça fait déjà un paquet de temps que commencent à fleurir forums, groupes sur Facebook, articles de Marianne, et tutti quanti, contre la beaufferie aveuglante du Thiers à talonnettes. Et que ça m'agace. Il m'a juste fourni un prétexte.
15 janvier 2008
Les aventures stupéfiantes de Marguerite Duras
Quand je disais qu'actuellement, la sociologie de la littérature était plus intéressante que la littérature elle-même, il ne s'agissait pas uniquement d'une boutade ou d'une occasion pour faire le malin.
Un petit détour est nécessaire. Je viens de lire Le chasseur noir de Vidal-Naquet (agrémenté d'un quatrième de couverture d'un zombie du Monde qui n'y a pas compris grand chose de toute évidence). Ouvrage socio-ethno-historique sur quelques éléments de la Grèce antique, pour résumer. Et qui m'a laissé perplexe et notoirement insatisfait. Disons tout de suite que j'ai une certaine admiration pour feu Vidal-Naquet, et c'est suffisamment rare pour être signalé. Admiration qui n'est pas uniquement due au fait que nous partageons le même patronyme.
Disons que le succès de VN en tant qu'helléniste ne provient pas d'une percée théorique majeure de sa part. Non. Mais bien plutôt de ce qu'il a été dans le move à l'époque (années 70 en gros). En somme VN s'est imposé, non pas parce qu'il a révolutionné l'approche de la Grèce antique, mais parce qu'il a utilisé les outils conceptuels en vogue. Ce qui n'aurait pu être le cas s'il avait fait de l'histoire évènementielle plutôt que d'adopter un paradigme structuraliste (pour simplifier et aller vite). D'ailleurs, il faisait lui-même remarquer que ses ouvrages avait eu un succès public, ce qui lui avait valu une certaine inimitié de la part de ses confrères. Ce qui ne fait que renforcer l'idée que le dit succès (public ou non) repose au moins en partie sur une certaine adéquation au Zeitgeist (universitaire ou non).
S'il en est ainsi pour des ouvrages sérieux et théoriques, on ne peut qu'être très perplexe devant le succès de certains ouvrages et encore plus de certains écrivains.
J'étais donc parti pour fabriquer une petite parodie de Marguerite Duras, d'abord parce que j'aime ça, la parodie, et ensuite parce que je m'étais pissé dessus en lisant celle de Rambaud (Virginie Q.).
Et je ne pouvais que partager les raisons de Rambaud (l'intégrale de l'interview se trouve ici). Quelques extraits, pour bien situer les enjeux :
Quelles sont les qualités d'un bon pastiché ?
Patrick Rambaud. Il faut avoir un style reconnaissable d'emblée et une grosse tête. Plus le parodié a la grosse tête, plus il est facile de taper dessus et plus le plaisir dure. Voyez Marguerite Duras : elle était si gonflée d'elle-même que j'ai pu sans problème écrire deux romans : Virginie Q. et Mururoa mon amour. Le tout signé Marguerite Duraille.
Pour parodier, entrer dans l'oeuvre d'un autre pour s'en moquer, ne faut-il pas un minimum d'admiration ?
P.R. Non, au contraire. Plus
l'exaspération est grande, meilleure est la parodie. J'ai un profond
agacement envers Duras. Un jour, j'ouvre la télévision, je tombe
sur elle. Elle était imbuvable, tellement certaine de son génie
qu'elle méritait trois claques. Le soir même, je
téléphone à André Balland :
« Ça n'est plus possible, il faut faire quelque
chose. » Le lendemain c'était signé
J'ajouterais qu'il est autrement plus facile de parodier Duras que, disons, Nabokov, et qu'en conséquence de quoi, je me réjouissais à l'avance de ma petite séance de méchanceté.
Et j'ai commencé à me farcir Un barrage contre le pacifique. Avec un certain courage puisque j'ai du arriver jusque vers la page 150.
J'étais mal tombé, car il ne s'agissait pas de ces microscopiques ouvrages auto-caricaturaux qu'elle a pondu par la suite, mais plutôt d'une énorme plâtrée laborieuse qui n'en finissait pas. Oh, bien sur, il aurait été facile de monter en épingle le style besogneux, répétitif, et in fine besogneusement répétitif qui paie un lourd tribut à Gertrude Stein sans malheureusement jouer dans la même division. Ou de ressortir quelques envolées vaguement lyriques totalement grotesques.
Mais ce qui m'a surtout frappé, c'est l'incroyable stupidité qui se déploie dans l'ouvrage. Stupidité qui m'a laissé les bras ballants, avec ce sentiment de honte qu'on éprouve en regardant quelqu'un se ridiculiser sous vos yeux. Et qui m'a convaincu de laisser tomber. Quand on en arrive à un tel degré d'auto-parodie, il vaut mieux se taire. Rien à ajouter, le texte de Duras parle de lui-même.
Et évidemment, on en revient au Zeitgeist, à l'adéquation avec les gouts de l'époque. Parce que, tout de même, comment une telle stupidité (à ce niveau-là, parler de vulgarité satisfaite revient à rester très en deça de la réalité) non seulement n'a pas été détectée au moment de la publication (1950), mais surtout a assuré un succès national (et même international - qui reste tout de même à démontrer) à Madame Duras ?
C'est bien pour cela qu'une sociologie de la littérature devient passionnante et nécessaire. On pourrait se dire que Duras a profité de la montée en puissance de la télé et de son entreprise d'enconnement de la population. Mais historiquement, ça ne tient pas. Du moins pour cet ouvrage. Si je n'avais que ça à faire, je pourrais essayer d'établir une corrélation entre, d'une part, les chiffres de vente des bouquins de Duras et, d'autre part, le nombre de postes de télé dans le pays.
Bref, tout ça pour vous dire que vous allez être privés de cette merveilleuse parodie dont je n'ai conservé que le titre, parce qu'il me plait bien...
21 décembre 2007
Rencontres
C'est dans le RER que ça m'a pris.
Ou plutôt que l'idée m'est venue.
Du fait de la charmante jeune fille serrée contre ma personne, victime comme moi de l'affluence matinale.
Ce n'aurait pas été une bonne idée de lui dire : « Oh, mais vous ne seriez Amanda Tilli, la grosse salope qui se faisait bourrer par Roberto Malone dans Il Doctore. Il y allait de bon coeur le salaud ! »
Surtout si ce n'était pas le cas, hypothèse de très loin la plus probable.
Ou même d'adopter la technique du comme si : « Vous savez que vous ressemblez à Rachel Promontoire dans Pecato del sesso et qui se faisait ramoner la glotte par ... »
Mieux veut en rester aux bonnes vieilles recettes : « On ne serait pas rencontré aux 56èmes rencontres oecuméniques de Lisieux patronnées par la baronne De la Motte du Pré Fringuant ? »
Ce sera mieux ...
05 décembre 2007
Aimer les gens
Facebook est un machin super fun et over hype.
C'est, comme ils le disent eux-même, une social facility qui relie les gens entre eux. Les gens qui se connaissent déjà, si j'ai bien comprise la méthode initiale pour se faire des amis (on retrouve vos connaissances pour vous grâce au carnet d'adresse de votre Outlook).
C'est plein de petits jeux plus ou moins drolatiques et pas perturbants, jeux dont généralement l'américanitude me plonge dans des abimes de perplexité (ie : les références m'échappent souvent).
Bref, un machin pour montrer qu'internet c'est un truc qui crée du lien et pas un moyen d'acheter des DVD de cul sans sortir de chez soi (par exemple).
Plus des relents libertaires parce que le réseau, si tu veux, ça nique Big Brother dans les grandes largeurs. Ca fait partie du mythe.
Heureusement que Facebook nous tient au courant de ce qui pourrait nous échapper.
Il vient de me signaler que Here are some of the largest work networks on Facebook.
En français : voici quelques uns des plus gros réseaux sur Facebook.
Suivent donc les noms des 5 plus gros réseaux en question.
Je cite :
- The Walt Disney Company
- Apple
- Teach For America
- Sun Microsystems
- EDS Corporation
Teach for America, je ne sais pas ce que c'est, mais ça sent l'ONG. Donc cool a priori.
Reste une giga-entreprise de décérébrage mondial (Disney), deux mega-fabricants de hardware (Apple et Sun) et enfin la plus grosse SSII de la planête (EDS).
Trop kikoo dans l'ensemble. Il y a certainement de la DRH hyper dans le move là-dessous. Tu vois, tu dynamises tes employés (à la con) en les obligeant à se fédérer via Facebook. Putain, fils, on voit que t'as pas perdu ton temps en suivant des études longues de socio.
Bref, c'est à chier quand on y réfléchit. Ca pue plus qu'un cadavre de rat au fond du frigo.
D'ailleurs j'ai trouvé un peu par hasard le réseau de mon ancienne boite. Via l'adresse email de la responsable du personnel, celle qui m'a viré comme un malpropre. Je lui aurait bien fait un bisou, ou menacé de lui envoyer d'ex-miliciens serbes, mais tu parles : c'est verrouillé par mot de passe, l'accès aux réseaux privés. Comme quoi le net, c'est vraiment l'outil ultime d'amour et de compréhension entre les hommes ....
15 octobre 2007
Le chat et la Joconde
A l'adolescence éclosent les questions profondes. Gonflées de cette profondeur un peu niaise censée agiter le monde des adultes et qui emplit les sectes.
D'évanescentes réflexions sur le sens du sens ou les causes premières dérivent de pesantes interrogations pour pochettes surprises qui enthousiasment les jeunes esprit par leur parfum, disons, ontologique.
C'est l'âge où l'on confond le pontifiant (c.a.d un mélange de ringard, de ridicule et de bas de gamme) avec l'impondérable et l'hors d'atteinte.
Ce qui est plus inquiétant, c'est que cette attitude peut persister avec l'âge (et par exemple animer les différents ministres de la Culture et d'ailleurs au final ministres tout court). Mais ce n'est pas le sujet.
Une des questions que nous nous posions mutuellement était la suivante : si je me trouve pris dans un incendie avec la possibilité d'en sortir en sauvant soit la Joconde, soit un chaton, que choisirais-je de faire ?
Le MC prenait alors un air mystérieux et quelque peu supérieur en attendant notre réponse.
La bonne réponse c'était évidemment la Joconde. C'était de l'art. On avait beau protester que la scénario n'avait pas de sens, qu'il y avait une chance infinitésimale pour qu'on puisse se retrouver un jour dans une situation pareille et que, de toute façon, si l'on pouvait arracher l'un à la mort, on pouvait aussi faire de même pour l'autre, il fallait faire un choix, c'était adulte de prendre des décisions, c'était un engagement, ce n'était pas pour rien qu'on se farcissait les mains sales en classe.
Il est possible qu'il y ait eu là une volonté d'endurcissement, un pretexte pour apprendre l'importance des hallucinations collectives qu'on appelle des valeurs, et qui font qu'il est préférable de laisser dans le feu un animal plutôt qu'un cadre en bois recouvert de pigments.
Et de se préparer aussi à la prégnance des fausses problématiques du monde des grands, qu'elles soient déversées par la télé ou expectorées en fin de soirée, après moults alcools, pendant le ballet final du sens de la vie.
Puisqu'il paraissait évident que le chaton était offert en holocauste à la grandeur de l'Art, je me suis demandé au final quel était l'acte le plus sacrilège :
- Faire bruler une aile du Louvre (disons la peinture flamande du XVème siècle) : destruction d'art ancien et reconnu.
- Idem pour quelques salles de Beaubourg (disons une rétrospective Y. Klein) : destruction d'art contemporain plus ou moins reconnu (suivant les publics)
- Idem pour une galerie d'art contemporain (au sens strict du terme) : destruction d'art actuel dans toute la fragilité de son éventuelle absence de reconnaissance.
La réponse ne va pas de soi ...
05 octobre 2007
Obésité
Ce qui a de bien avec les obèses, c'est qu'on les remarque. Et que c'est très bien comme ça. C'est fait pour. Tous les discours hygiénistes cachent mal leur fonction sociale. Leur fonction de monstration.
On va dire que je suis parano. C'est mieux comme ça.
Sous l'ancien régime, les gueux se différenciaient aisemment du reste de la population, de la noblesse. A vrai dire la question ne se posait même pas à l'époque.
Avec l'avènement de la bourgeoisie, il a bien fallu marquer la différence. Sa différence. Entre la civilisation et la plèbe. Au début, on a fait dans le trivial et le gros bide fut le signe du bourgeois, de sa richesse, de sa capacité à se goinfrer de proteines et lipides pendant que les autres suçaient des fanes de carottes.
Puis vinrent les objets à valeur symboliques : les bagnoles, les fringues, la déco d'intérieur, que sais-je encore. D'autant qu'ils permettaient une gradation fine sur l'échelle sociale, et par conséquent de se situer avec suffisamment de précision pour savoir ce qu'il en couterait - au sens strict - pour passer au niveau du dessus.
Trop fine finalement, la gradation. Incapable de stigmatiser la plèbe, fantasme tu de ce début de millénaire. L'obèse est ce signe. Issu de milieux plus ou moins populaires, de pays plus ou moins en voie de développement, il permet à l'upper-class de se définir en tant que telle, de poser sa sur-humanité et la sous-humanité des autres, sans compter que le vieux reflexe luthérien tient là son signe d'élection divine.
La gradation fine va se maintenir au sein de l'upper-class et de ses échelons, avec les objets susmentionnés, et d'autres encore, comme l'orthodontie (quoique ce n'est pas propre à l'upper-class, en y réfléchissant bien : les actrices porno des années 70 avaient souvent les dents pourries ; ce n'est plus le cas désormais).
L'important n'est tant pas la stigmatisation que le jeu du nous-et-eux. Et ce dernier nécessite un signe patent. Quelque chose qui crève les yeux. D'aussi flagrant que la chevelure rouge des prostituées au moyen-âge.
Le XXIeme siècle sera réactionnaire ou ne sera pas.