Mémoires d'un apathique

C'est hyper cool et c'est vachement bien !

10 avril 2008

Je suis niais et j'aime ça

Etre le couillon définitif, le naïf indécrottable, voilà qui n'est pas très glamour ni signe a priori d'un fort capital symbolique.
Raconter que, même en se forçant beaucoup, on ne voit pourquoi il est si difficile de tomber amoureux, ni pourquoi les couples sont tellement éphémères.
Pire, prétendre que c'est bien trop facile et que le vrai problème, c'est de ne pas être tout le temps amoureux.
Stipuler que l'autre a tellement à donner que c'en devient presque étouffant et que les rares fois où il renâcle ou n'a pas le force de, eh bien c'est moi qui comble le déficit sans me poser de question.
En tirer la conclusion que les histoires de fesses ne sont à problème que parce qu'on y insère des tapettes à souris tous les centimètres. Parce que : comment une histoire de fesses pourrait-elle être à problème ?  C'est que du bonheur, le temps immobile d'un âge d'or qui ne connaissait ni l'échange marchand, ni le donnant-donnant. L'espace du don et du contre-don.
Je ne sais pas où ils/elles vont chercher tout ça.
Je veux dire : les noeuds d'angoisses, de mensonges, de calculs, de stratégies, de misères, de frustrations, de sordide, d'humiliations rentrées, et, pire que tout, d'ennui.
Y'a toute une littérature sur le sujet, à tel point que cette approche finit par devenir une représentation plausible du réel, voire la plus plausible. Et toute représentation, par rétroaction, finit par affecter le réel.
On m'a toujours dit « merci » et j'ai toujours remercié, ce qui est à la fois la moindre des choses et aussi ce qu'il y avait à faire étant donné la situation.
Finalement la bouche molle et humide du demeuré, ses yeux vagues, ronds et ternes, je vais finir par m'en faire un fanion.
Je suis un rêveur, parait-il. C'est L qui me l'a dit. Je n'y avais pas réfléchi jusqu'alors, mais elle avait raison. Du fait de ces simples mots, j'ai été expulsé du club frileux des gens responsables.
Je suis infantile.
J'en suis fort aise.
Je peux évidemment enfiler la panoplie de l'homme d'acier ; j'ai d'une certaine façon été payé pour ça à une époque de ma vie. Mais elle est en lin, la panoplie, elle gratte jusqu'au sang, un vrai cilice, un délice semble-t-il pour tous les accrédités.
Oh, je pourrais le faire aussi. Me faire chier avec ma bite et raconter à quel point c'est sordide. Je pourrais au moins l'écrire à défaut de le faire.

Je suis bourré ; elle aussi. Elle a même pas enlevé ses fringues, juste relevé la jupe et balancé sa culotte par terre. Elle s'est mouillé la chatte en se crachant dans la main puis en s'humectant avec des gestes mal assurés. Parce que comme elle dit : c'est pas que je la fasse mouiller, mais qu'on en finisse et qu'elle ait pas perdu son temps. Et magne-toi un peu quand même, on va pas y passer la journée. Je voudrais bien, mais j'ai déjà du mal à remplir la capote avec ce qu'il me reste de   bite. Elle peut pas me sucer un peu, cette conne ? Tu peux te brosser chouchou, c'est pas l'armée du Salut, astique-toi un peu si tu veux avoir droit à la visite, et traine pas trop, je vais finir par avoir envie de pisser. Je préfère la retourner, paradoxalement, ça rentre plus facilement par le petit trou quand le gland arrive pas à s'élever au dessus des couilles.  Attends, mais qu'est-ce que tu fous ?  Tu  rêves ou quoi ?  Tu te crois où, surtout avec ta serpillère entre les jambes ? Oh putain, comment elle me gave. Quand on fait 1.60m et 50 kgs toute mouillée, on joue pas à la Grande Prostituée de Babylone. Alors j'y met un doigt, puis deux, puis trois, en élargissant bien, en poussant à fond, même si ça pue et que mes ongles cognent contre des trucs poisseux, visqueux à l'intérieur. Ca racle, ça titre, ça force, son anus fait la bouche en cul de poule à chaque fois que je ressors. Elle me fixe d'un air bovin, presque amusé comme pour me dire continue chouchou, c'est ta première leçon, demain tu reviens avec ton papa pour qu'il te montre comment faire. De la merde plein les phalanges, je m'en doutais. Je m'essuie sur le thorax, en passant deux-trois fois parce que sa turbine à chocolat est pleine à craquer, et je vais la cuisine me fumer une clope tout en me reniflant le bout des doigt histoire de savoir si oui ou non, je vais me les passer sous le robinet. J'entends la porte claquer avant d'avoir pu écraser la cigarette dans l'évier.

Comment quoi, je pourrais être un vrai grand garçon. Mais j'ai pas envie. J'ai jamais eu envie. Je les ai toujours embrassées après, je les ai caressées, je leur ai raconté des histoires, des trucs, je suis parti quand j'ai senti qu'il le fallait, j'ai toujours trouvé ça tellement agréable, elles aussi j'espère, plus ou moins, certes, mais toujours agréable. Et à la portée du premier imbécile venu. D'ailleurs je suis le premier imbécile venu, ainsi que je ne cesse de le répéter.

Alors quand la belle est parti en vacances, je me suis senti tout seul, sans vraie raison, parce qu'il arrive que nous ne nous voyons pas une semaine de rang. Mais c'était tout de même une séparation. Et j'ai longuement réfléchi à ce que je pouvais faire de plus niaiseux pour marquer son retour.

Des fleurs ? Les chats les mangent.
Des chocolats ? Son régime alimentaire est bien assez riche en lipides comme ça.
Un bijou ? Elle n'aime pas ça.
Des banderoles dans tout l'appartement, proclamant « Longue vie à B ! » ? Je l'ai déjà fait.
Lui graver un CD de bienvenue ? Pas le temps.
Idem pour un DVD.

Non, j'ai fait un photomontage avec les clichés des différents stades de la grossesse qu'elle m'avait demandé de prendre (mais un chouette de photomontage ! Pas un extrait du Scrapbooking pour les nuls). J'ai rajouté un petit mot tendre en corps 120 (360 dpi, quand même !). Oui, un petit mot tendre ; comme un connard à la St Valentin (sauf que c'était mes mots à moi) ! Et je lui ai envoyé par la poste pour qu'elle l'ait en primeur dès son retour à une heure indue.

Un vrai extrait de roman Harlequin. Et j'en suis fier. A tout prendre, je préfère être un gros concon, tout gentil et tout nunuche. Je le revendique, même.

Et je vous emmerde.

 

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08 avril 2008

Meilleur souvenir du pays des cons

Et le psy me demande : quel est votre meilleur souvenir dans le monde du travail ? Le moins pire, vous voulez dire ? N'ironisez pas et n'essayez pas de me faire croire que vous avez vécu toutes ces périodes salariées comme un purgatoire sans fin. On ne vous la fait pas, hein, doc ?

Bon, alors pour vous faire plaisir et ne pas vous obliger à écrire un article sur le type-qui-vraiment-ne-supporte-pas-l'idée-même-de-travail, je vais vous raconter mon meilleur souvenir chez les assujettis.

C'est un commercial qui se pointe dans mon bureau avec d'autres tekos pour que je lui fasse un chiffrage. Je suis le dernier à m'y mettre. Je vois à sa vilaine tête de fouine constipée qu'il me demande en fait d'avaliser le budget ridiculement bas qu'il a promis à son client. Ca me laisse rêveur : est-on un enculé parce qu'on est commercial ou est-ce le contraire ? Comme j'ai un sens rare de la synergie, je lui fais le chiffrage en vrai, d'autant que, comme c'est moi qui vais bosser en vrai, je ne tiens pas à éponger la merde qu'il va semer derrière lui, si je le laisse faire. Le sous-off-de-l'entreprise reste stoïque quand je lui annonce ce qu'il en coute de travailler dans le monde réel. Puis il essaie de gratter sur ça, puis ça, ambiance t'es un bon, toi, ça peut pas être aussi long, je suis sûr que tu peux me torcher ça en la moitié du temps. Je continue à être rêveur : Les gens à qui les commerciaux ont affaire sont-ils tous des cons pour se laisser prendre à des ruses aussi grossières ou bien les commerciaux vivent-ils dans un monde protégé que défend pied à pied leur narcissisme incapable d'imaginer que quelque chose puisse exister en dehors d'eux ?
Bref le ton monte, et je lui fais remarquer, que s'il sait peut-être branler le client dans le sens de la verge, il est bien incapable d'estimer le temps que peut prendre telle ou telle tâche. Malgré son sourire professionnel cloué aux coins de la bouche, lui aussi commence à ne plus être le pote hyper-cool avec lequel j'ai gardé les cochons. Il finit par me tenir un petit discours comme quoi il est en première ligne sur le front de la concurrence et que tout le monde doit faire un effort pour remporter la bataille de la productivité (traduction : tu vas bosser 13 heures par jour, 7 jours sur 7, parce que j'ai annoncé au client la moitié du prix réel - idem pour le délai). Comme je sais qu'il est Grands Comptes et que son Stalingrad quotidien consiste à se les rouler en roulant des yeux pour impressionner les stagiaires, je lui confirme que 133 jours, c'est 133 jours.
Et pour finir, je lui balance explicitement que s'il croit que je vais me scier le caisson pour qu'il puisse toucher sa com, il peut se brosser. Ca lui la coupe 5 minutes - on ne parle pas comme ça à une tête de noeud à gourmette, ça ne se fait pas - puis raconte que je suis vachement agressif, méchant, tout ça, et qu'il va en référer à qui de droit. J'ai super peur, que je lui réponds, et j'ajoute que je pense que ça va effectivement être intéressant de laisser ze big boss nous départager. Il la ramène tout de suite moins, puis se casse en grommelant qu'il n'a jamais vu ça.

Ca c'est le meilleur souvenir.
Le pire suit immédiatement : les autres tekos viennent me féliciter, enfin quelqu'un pour le renvoyer dans ses 22 mètres ce connard, certains me serrent même la main. Je suis tétanisé par tant de veulerie : pas un ne l'a ouvert pendant l'engueulade, et je devine que ces merveilleux représentants de la France qui gagne s'écrasent comme des merdes depuis 10, 15 ou 20 ans et s'étonnent ensuite d'être traités comme des larbins.
Il suffirait pourtant de si peu pour que cela cesse et que les demeurés de l'étage du dessus cessent de se prendre pour des deus à qui tout est du. Je viens d'en faire la preuve à l'instant.

Ca me rappelle ce que m'avait dit B'. : tu peux demander n'importe quoi en tant que syndicaliste, des augmentations de salaires délirantes, l'attribution par le CE d'un cochon de lait à Noël, des putes roumaines durant les astreintes. Tout. Ce sera refusé, certes, mais ce sera considéré comme acceptable, normal, concevable. Ce que tu ne peux jamais faire, c'est remettre en cause la hiérarchie, par exemple en demandant le lourdage ou la mutation d'un petit chef particulièrement incompétent et/ou pervers.
Crime de lèse-majesté ...

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06 avril 2008

Astro Palmistry



1


Palmistry : divination à partir des lignes de la main.

Face reading : physiognomonie

Head Squirrel-Words  : divinitation à partir des mots qui s'agitent dans la tête (littéralement : qui se comportent comme des écureuils dans la tête).

Observation (donc) des mots qui montent comme des bulles à la surface.

brusque

- Well, here, da important word is brusque. Mean ?
- Ze minïngue ove brusque ? Euh ... Harsh ? Sudden ? Bitwïn boss, peurapse ?
- Sudden ? Very good, mister. [A partir de maintenant, je fais la traduction simultanée] C'est de votre proche avenir dont il est question. Et Joseph, c'est quoi ?
- Le mari de Marie, le père du Christ, enfin pas le vrai. Vous voyez qui c'est ?
- Oui, oui, tout à fait. C'est un personnage important chez vous ?
- Pas vraiment, mais un peu quand même. Il est dans toutes les crèches (ici, une laborieuse explication en anglais pour faire comprendre ce qu'est une crèche) à Noël.
- Une sorte de dieu mineur (littéralement secondaire) ?
- Si on veut.
- Ca peut être très bon. Mais pourquoi Harsh ?
(là, je patauge pour essayer d'exprimer la nuance de violence ou de désagréable de brusque)
- Bien, faites le vide dans votre esprit, respirez lentement par le nez, fermez les yeux que d'autres mot apparaissent.


chat


- Lechat ... The cat ?
- Oui, c'est tout à fait ça ...
- Il y a un chat dans les ... Comment dites-vous ? L'étable ?
- Les crèches ?
- Oui, tout à fait. Il y a un ou des chats avec Joseph ?
- Non. Seulement un âne et un boeuf. En plus des humains et du fils de Dieu, bien sûr.
- Un âne ? Comme c'est curieux. Un boeuf, je comprends, pour le fils d'un dieu, mais un âne ...
- Je ne suis pas théologien (j'emploie theologist au flan, mais mon interlocuteur saisit parfaitement ce que je veux dire).
- Un chat, c'est plutôt un bon présage. Il chasse les rats, protège les semences après la moisson. Souple et adroit, mais capricieux. Ce peut-être une femme aussi. Une belle femme.
- J'ai déjà une femme.
- Elle est belle ?
- Oui, mais ce que je veux dire, c'est que ça ne fait pas vraiment partie de l'avenir.
- Une autre femme ? Vous séduisez beaucoup les femmes ?
- On peut pas dire, non ...
- Souvent les gens viennent ici pour séduire une autre femme ...
- Vous vendez aussi des philtres d'amour (littéralement : love spells) ?
- Il faut aider un peu l'avenir, parfois.

[De nouveau, faire le vide dans sa tête. Cette fois, aucun mot n'apparait, seulement une image. Il me demande de la lui décrire. Je rame comme un fou ; demander le chemin de la poste la plus proche en anglais, ça ne me pose pas de problème, mais on est un peu au delà de mes capacités dans le cas présent].

bus1


- Au premier plan, il y a ma femme, ou un bout d'elle. Il manque le côté droit de la figure. Et le bas aussi. Elle est toute floue. Her face is blured.
- Blured ?
(Oh, putain ...)
- Pas très net. Comme si on la regardait à travers ... Ca ! (je désigne une vitre en verre semi-dépoli). Mais un peu plus net quand même.
- Comme une photo prise de trop près ?
- Exactement (that's it !). A gauche, on voit une rue ou un morceau de rue. Dans les bleus. Comme à travers une vitre bleue. Il y a une autre femme. Je ne peux pas voir qui c'est. Elle a un (bonnet ?) .. Une sorte de casquette rouge sur la tête.
- Elle est trop loin pour voir son visage ?
- Tout à fait.
- Si je comprends bien, vous ne pouvez pas bien voir le visage de votre femme parce qu'elle est trop près et celui de l'autre femme parce qu'elle est trop loin.
- Oui, c'est bizarre, hein ? Attendez, attendez ... L'image bouge. Maintenant, on ne voit plus que la rue, mais comme si on était dans un train qui roule très vite. Impossible de distinguer quelque chose de précis.

bus2

- La femme, l'autre femme, elle a disparu ?
- J'en sais rien, c'est trop flou.
- Vous ne savez même pas si c'est toujours la même rue ?
- En fait, non ...
- Bien. Peut-être vous verrez une femme dans la rue, très rapidement. Vous la croiserez, et le temps de vous retourner, elle ne sera plus là. Peut-être. Ou bien, vous rêverez d'elle. Ou bien vous découvrirez quelque chose de nouveau chez votre femme. La nouvelle femme n'est pas vraiment nouvelle.
- Donc je ne change pas de femme ?
- Non, pas du tout. Vous n'y penserez jamais. L'autre femme, au mieux, ce sera comme un ... un écho. Vous ne l'entendrez peut-être pas.
- Ce que vous me dites, c'est que dans mon avenir, il ne se passe rien de particulier ...
- Vous savez, généralement, il ne se passe rien dans l'avenir de mes clients. Encore plus s'il ne se passe rien dans leur présent.
- Mais il ne se passe pas rien dans mon présent !
- Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. il ne se passe rien de plus. De différent. Et je vais vous avouer un truc : en fait, les gens préfèrent me payer pour que je leur dise que leur futur est pareil que leur présent.

 

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05 avril 2008

Le style

Pour réussir dans le dessin, il faut dessiner des personnages avec toujours les mêmes pieds et les mêmes nez. Les gens croiront que c'est un « style », votre « style ». Vous-même finirez par le croire aussi. Ne changez jamais de « style ». Le public le ressentira comme une trahison et ne vous pardonnera pas. Quand les éditeurs ne savent pas dans quelle catégorie vous classer, il se peut que vos travaux finissent dans la corbeille. Si, par chance, vous faites une découverte, si petite qu'elle soit, exploitez la à fond pour le reste de votre vie. La répétition est rassurante. Le public vous paie pour être rassuré, pas pour que (excusez l'expression) vous vous fichez de sa figure. L'idée doit être évidente à première vue. Evitez des subtilités dont on ne s'aperçoit qu'après avoir regardé votre dessin pour la onzième fois. [1]

Ca se passe de commentaire. A part, évidemment, qu'à la place de dessin, on peut mettre n'importe quelle activité dans n'importe quel domaine, du social le plus panurgique jusqu'à l'intimité la plus protégée.

1 Willem. Préface à Show de Cathy Millet. J'ai corrigé certaines fautes de français et rajouté les miennes.

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04 avril 2008

Tripalium

Les jours où je vais bien, je vais bien. Les jours où je vais mal, je vais mal, mais je ne sais pas pourquoi. Je suis comme un lapin qui vient de se faire massacrer l'arrière-train par une décharge de chevrotines, et qui, paniqué, essaie de se mettre à l'abri, les pattes arrières inutiles et pendantes, sans comprendre ce qui lui est arrivé.
Alors parfois je lis des gens (sur des blogs ou dans des livres) qui sculptent leurs angoisses avec une précision qui me laisse pantois, qui expliquent par le menu le pourquoi du comment, qui retapissent leur psyché avec des motifs d'une absolue netteté. Et je reste un peu dubitatif. Mon idée de la douleur morale, c'est un peu celle de la douleur physique : le grand brulé fou de souffrance qui réclame sa morphine en boucle et s'avère bien incapable de disséquer son état ou même de s'en rappeler les prémices.
Quand je vais bien, c'est d'ailleurs un peu pareil : je ne sais pas pourquoi, je ne vais pas chercher des raisons plausibles ou jolies à mettre en scène, et paraphraser cette joie me semble à la fois impossible et irréalisable. Tout à l'heure, je suis entré chez l'indien : un tamoul demandait des trucs incompréhensibles en montrant au caissier un sac de farine, et j'ai trouvé ça merveilleux. Un peu plus tard, je me suis rendu compte que la façade de mon immeuble est la plus pourrie de la rue Stephenson, et j'ai trouvé ça tout aussi merveilleux. Les affiches de fêtes sénégalaises, les petites asiatiques, les tripes suspendues chez les bouchers arabes, les gens mollement étalés en terrasse dès qu'il y a un rayon de soleil, tout cela est merveilleux. Et me procure un très rare sentiment d'appartenance à un monde charmant et bon enfant semblable à l'amoncèlement de cadeaux qui m'attendait à côté du sapin pour Noël.
Et quand je vais mal, je suis plongé dans un purgatoire tantôt assommant, tantôt riche en engins de torture de toute sorte. Je peux presque sentir dans mes veines le déficit en dopamine, le passage des hormones mauvaises, ça crisse, ça m'oppresse, et ce sont comme des marées nauséeuses qui partent de la base de mon cervelet vers le reste du corps en vagues irrégulières mais têtues.
Alors, lorsque j'ai cru replonger il y a quelques semaines, j'ai décidé d'annoncer à mes employeurs que j'allais jeter l'éponge. Oh, je le savais que ce boulot me faisait chier. Mais il me faisait juste chier.  Curieux d'ailleurs comme le fait de maitriser quelque chose est source chez moi du plus profond ennui. Normal, d'ailleurs : quand on gère parfaitement le truc à 95%, à quoi bon se fader les 5% restants ? Le fait est que cela faisait déjà plusieurs mois que je me faisais chier. Huit semaines  après mon embauche, je trouvais ça déjà très gonflant. Mais je me disais que la vie n'est pas un long fleuve tranquille, que tant de gens sont autrement moins bien lotis que moi, et que ça ne tombe pas tout rôti dans la bouche. Le genre de mauvaises excuses pour ne pas s'avouer qu'on n'ose pas franchir le pas et se casser dans le bush de l'inconnu. Ou qu'on apprécie le pognon facilement gagné. Mais qui le sera de moins en moins, parce que le signal d'alarme vient de se déclencher. Et puis, soyons clair, mon seuil de tolérance à l'angoisse a trop baissé pour que je puisse continuer. Sans compter que je n'ai plus envie de me retrouver à fumer clope sur clope à l'HP (c'est encore l'activité la plus exaltante qui puisse être là-bas).
Et la future maman, loin de me remettre dans le droit chemin et de me rappeler mes devoirs à venir de mâle nourricier, m'a soutenu de bout en bout. Elle non plus ne tient pas à me rendre visite à Maison-Blanche, surtout avec un nourrisson sous le bras. Oui, je sais j'en rajoute dans le pathos.
Bref, je leur ai annoncé qu'à la fin de la période d'essai renouvelée, ils allaient devoir me virer. Et ça m'ennuie : ce sont vraiment des gens bien, rien à voir avec les tocards incompétents et imbus de leur propre médiocrité qui hantent les SSII de taille raisonnable. Je n'avais pourtant qu'une envie, me tirer, au plus vite, et me cacher au chaud quelque part, loin de ma Némésis. Mais je leur ai proposé d'enchainer sur un ou des CDD après mon départ, pour ne pas les foutre dans la merde. Parce que ce sont des gens bien, je le répète. J'espère que je ne le regretterai pas et que je ne grillerai pas un fusible sur mon lieu de travail. Ils ne comprendraient pas. Et n'auraient pas d'ailleurs compris les vraies raisons de ma démission. j'ai préféré noyer le poisson et rester dans le vague. Je leur ai bien dit que le job commençait à me faire chier au delà du possible, mais pas que je mettait en péril mon équilibre mental si j'essayais de continuer. Ils ne pourraient pas comprendre. Parce que, comme je le disais, les gens ont l'habitude des souffrances du jeune Werther, des mots et des phrases bien polis, poncés par l'usage et le temps, et qui sont comme un fond patrimonial de la douleur littéraire. L'équivalent du nez crochu et du rictus du méchant dans les films de cape et d'épée. Je ne sais pas si vous comprenez ; moi-même j'ai un peu de mal.


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03 avril 2008

Mist and Impact

Après avoir montré ma bite à B'. et ma stupéfiante capacité à cuire les choux de Bruxelles (à la vapeur), je me suis affalé dans le canapé, un chat dans chaque bras, peu disposé à continuer la soirée sur ce rythme trépidant.
B'., qui a énormément d'amis nerds, s'était faite refilé un plein disque de DIVXs catastrophiques (mais qu'attendre d'autre de la part d'un nerd ?).
On en a donc regardé deux dans la foulée, et ce sera le sujet du jour, il y avait bien longtemps que je n'avait pas donné dans le post réservé aux initiés. Et j'ai la flemme d'être intelligent et pertinent ce soir.
On a commencé par The mist, une sombre merde d'après Stephen King, comme quoi, à part Kubrick, personne n'a jamais été capable d'adapter King de manière acceptable.
Le film est à l'image de l'écrivain, capable d'étirer à l'infini une histoire qui tiendrait sur une boite d'allumettes (en écrivant gros). Non seulement le pitch ferait bailler un enfant de 6 ans, mais il est de plus totalement incohérent. En gros voilà ce qui se passe : des gens sont coincés dans un supermarché (ça, c'est Zombie) à cause du brouillard surnaturel dehors (ça, c'est Fog) qui abrite des monstres ayant franchi une porte de l'espace temps (ça, c'est Stargate), et ça devient donc un huis-clos où les personnalités se révèlent (ça, c'est La tour infernale). En résumé, le scénario est un peu du niveau de celui de Doom (le jeu vidéo) sauf que personne n'a jamais prétendu qu'il y en avait un, à commencer par les gens d'Id Software.
D'abord, c'est épouvantablement filmé, souvent avec une moyenne focale gerbeuse et des mouvements de caméra ineptes. Ensuite on joue le métrage (vont-ils sortir ? Oui ? Non ? Ce coup-ci oui, la fois d'après non, et encore oui, en dépit de toute vraisemblance et de l'idée de départ selon laquelle ils sont à l'abri dans le supermarché), les acteurs sont nuls au delà du dicible et les doubleurs dynamitent la notion même de décence. Je soupçonne d'ailleurs que nous ayons eu droit à la version québécoise zone 1, non pas tant à cause d'un accent à couper au couteau, mais plutôt parce qu'ils utilisent un français un peu étrange dans sa syntaxe. Et ils disent : j'ai passé mes vacances à Boston (et non pas à Bostonne). C'est un signe qui ne trompe pas, et c'est aussi le meilleur moment du film.
Sinon, c'est étonnant comme on a tendance à accumuler les gens moches dans une série B. Même dans la vraie vie, ce n'est pas un tel défilé de sales gueules. Surtout lorsqu'on considère que certains sont censés être charismatiques, puisqu'ils prennent en main la destinée du petit groupe de survivants etc ...
A quoi sert le brouillard me direz-vous, puisqu'il n'est pas dangereux en lui-même ? Et qu'il ne sert qu'à dissimuler les monstres ? Et que 15 minutes après le générique, on a compris (et les mecs dans le film aussi) que ce sont eux les craignos de l'histoire ? C'est simple : les CGI sont tout pourris, et la brume a le bon gout de dissimuler les imperfections criantes des abominations.
Seul point positif, l'avant-dernière séquence incroyablement couillue pour une production US, qui, je vous rassure tout de suite, est désamorcée dans les 2 minutes qui suivent.
B'. m'a d'ailleurs scié en prétendant que ce truc est sorti sur les écrans, alors que je croyais qu'il s'agissait d'un Direct-to-DVD à la Nu-image.
Ce qui me permet une habile transition.
Car, vous l'avez deviné, le second opus est, lui, un pur produit pour chaines câblées, avec le fidèle P. Roth au poste de producteur et un tâcheron inconnu à la réalisation.
Là, j'étais content : une vraie zèderie, un vrai post-nuke tourné en Bulgarie, un vrai scénario en auto-fire ou écrit par un encreur de chez Marvel.
Voilà l'histoire : Un météorite tombe en Sibérie, le climat devient polaire en Europe, le parlement de Bruxelles émigre à Tanger, mais comme un savant fou réapparait à Berlin trois ans après, il faut mener une expédition pour contrer la menace.
Le genre de truc que j'adore.
Déjà, c'est le contraire de Armageddon [1] : où Bruce Willis mettait 90 minutes à s'occuper du météorite en trébuchant dans les emballages vides de testostérone, Post-Impact (puisque c'est son nom) traite de la catastrophe en 2 minutes, avant le générique. C'est après que ça commence vraiment.
Et c'est que du bonheur.
Les acteurs ne sont pas mauvais au sens strict. A vrai dire ils ne sont pas là. Si le réal dit à Bob : prend un air triste, il prend un air triste. S'il lui dit fait le mec cool dans l'adversité, il fait le mec cool dans l'adversité. Et c'est basta. Mention spéciale à la blondasse des forces spéciales qui joue comme un cochon de bout en bout, et dont B'. pense que c'est la copine du réalisateur. Mais comme elle montre ses nichons dans les 15 premières minutes, il lui sera beaucoup pardonné.
Le savant fou est super. Il ne surjoue pas, il plane au dessus des basses contingences matérielles. On dirait un des GI dans Apocalypse now, un de ceux qui bouffe de l'acide sur le bateau. Et ses discours rendent ceux de Brando d'une incroyable limpidité. Quant au chien du héros, il est tellement brave qu'on sent qu'il a fallu le pousser, que dis-je, le jeter lorsqu'il fait mine d'attaquer un méchant.
Les CGI sont réalisés par des bulgares avec After Effects et un dixième de RMI par tête de pipe. Ce qui fait qu'on a l'impression d'un mauvais jeu d'arcade, torché à la va vite pour faire plein de pesos en reprenant un concept qui marche. D'où le découpage : Les vues des acteurs dans un décor de 30 m2 sommairement meublé et celles en extérieur crachées par un moteur 3D des années 50. D'ailleurs, on ne voit jamais les personnages évoluer dans le très surprenant Berlin sous sa calotte glaciaire. Il aurait fallu bosser devant un fond vert, et, ça, coco, c'est beaucoup trop cher.
Le scénario est merveilleux d'ineptie, non pas tant à cause des incohérences puisqu'il est d'une linéarité confondante, mais du fait de son extraordinaire improbabilité. Comment vous faire comprendre ? Voilà ce qu'est selon moi, un scénario à forte dose d'improbabilité : imaginez que dans un café, je rencontre l'ancien pape (que tout le monde croit mort). Admettez qu'il me fasse immédiatement confiance et me confie une clé USB contenant des informations cryptées sur la présence d'extra-terrestres agressifs au Pentagone. Supposez ensuite qu'à une teuf je croise un hacker hyper-balaise qui m'a tout de suite à la bonne et me permet de décrypter les dites données dans une salle de bain avec une brosse à dents et deux-trois bouts d'aluminium. Croyez moi si vous voulez, mais voilatipa que ma maman s'avère être le pape en exercice incognito à qui je remets donc les précieuses informations pour qu'il sauve le monde.
Et bien, Post-impact, c'est tout le temps comme ça.
Mais tout cela est bien normal quand on y réfléchit : le film est coproduit par RTL9, la chaine de télé la plus trash de ce côté-ci de l'Atlantique. Ce qui explique le choix de Berlin, soit dit en passant.

En résumé, et en vérité-je-vous-le-dis, Post-Impact est un petit joyaux à mettre entre toutes les mains, surtout les soirs de grande fatigue ou lorsqu'on est lassé des pitreries du gusse en chef à l'Elysée.


1 Ce qu'il y a de bien dans Armaggedon, c'est que les savants ont calculé, avec leur batterie de supercalculateurs massivement parallèlesqu'il fallait poser la bombe à 100 mètres sous terre. 100 mètres tout rond. Pas 97,45 ou 102,654. 100 mètres. Ce qui justifie le morceau de bravoure final où le ricain de service se sacrifie pour placer les explosifs à 100 mètres. Parce qu'à 99, ça aurait jamais marché, tu penses ...
2 Quand c'est  parallèle, c'est toujours massivement parallèle. On n'a jamais entendu parler de supercalculateurs moyennement parallèles ou médiocrement parallèles ...

 

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02 avril 2008

Croyances

Quand j'étais petit, je croyais que je ne mourrais jamais. Ce qui était très embêtant car, à l'époque, je voulais mourir. Mais il était bien clair que je ne pouvais passer l'arme à gauche que de mon propre chef, tout évènement extérieur perdant sa puissance létale à mon approche. Certes, il m'arrivait de me couper, me casser une jambe, de subir diverses avanies, mais la cause était entendue : j'étais immortel.
Je n'ai jamais eu la preuve du contraire depuis, mais  un doute insidieux a fini par détruire ma belle croyance dorée sur tranche. Il est hautement probable que je partage le sort commun, ce qui me rend bien triste.

Je croyais aussi qu'un monstre sournois se cachait en moi, sous des dehors remarquablement anodins. Que bientôt j'allais me mettre à enterrer des victimes horriblement mutilées dans ma cave. Que j'allais terrifier des populations se chiffrant en millions, que les polices de tout un continent, voire de plusieurs, allaient se casser les dents sur l'affaire du monstre de 23h12. Il suffisait de me laisser un peu le temps. Encore quelques années et mon nom apparaitrait en première page des journaux de référence. Mon portrait-robot des plus approximatifs ne quitterait plus jamais l'ouverture du 20 heures. Des connaissances me parleraient avec effroi de la chose qui rode et je ricanerais intérieurement tout en gardant le profil terne de l'employé au dessus de tout soupçon.
Malheureusement, rien de tout cela n'est advenu. Démembrer des gens à la hache ne fait définitivement pas partie de mes compétences.

Je croyais que j'étais transparent, que les gens voyaient à travers moi ou distinguaient parfaitement les pensées qui se mettaient en place dans ma tête avec la netteté de tubes néon. Selon les cas, j'étais invisible ou si évident qu'un haut-parleur directement branché sur mon cortex n'aurait pas pu mieux dévoiler les sécrétions de mon cerveau. Il était d'ailleurs inutile d'expliquer quoi que ce soir à qui que ce soit, puisque de toute façon, ça tombait in extenso sur son téléscripteur intégré. Il suffisait que j'apparaisse pour que tout soit dit. Dans ces conditions, autant rester chez moi. D'autant que j'étais transparent, donc invisible. Les deux propriétés sont d'ailleurs liées sur le fond. Personne ne remarque plus la plante en pot de son séjour parce que l'on sait tout d'elle et plutôt mille fois qu'une. Elle se fond dans le décor, dans la brume du quotidien.
Je me suis aperçu qu'il me fallait au contraire débiter de longues et laborieuses explications. Pas souvent, il est vrai ; les gens ne tiennent pas tant que ça à ce qu'on leur explique ce que l'on est et ce que l'on pense. Ils préfèrent en rester à ce qu'ils pensent que l'on est. Mais tout de même :  le cas échéant, il s'agit de gérer des situations assez pénibles, laborieuses, et au final, je me suis rendu compte que j'ignorais assez souvent ce qui ricochait dans mon crâne et cela rendait mes comptes-rendus plutôt confus.

Je croyais (mais c'est plus classique) que je possédais quelque don rarissime, un petit plus physique qui me rendait irrésistible, même s'il me laissait  personnellement de marbre. Je pensais détenir un regard troublant, un nez comme ça, des oreilles comme ci, un modelé du machin totalement jamais vu. Un truc que sont censées posséder les vedettes de cinéma et qui fait justement que ce sont des vedettes. L'accessoire luxueux qui me dispensait de toute façon de faire le moindre effort de séduction. Le syndrome je claque des doigts et elles me tombent dans les bras.
Ca ne se passe pas comme ça dans la vraie vie. Pas dans la mienne, en tout cas. Plus banalement, mes affaires de fesses marchaient uniquement parce que je les faisais rire, ce qui n'a rien d'un don, c'est plutôt une sorte de tic verbal et, de surcroit, je ne vois jamais ce qu'il y a de drôle. Enfin, si, je sais que c'est drôle. Que c'est estampillé drôle. Mais moi, ça ne me fait pas rire.

Mais tout cela ne vaut pas le fait d'être immortel. Certitude branlante, certes, mais avec laquelle je peux me consoler en me répétant que la preuve du contraire n'a pas été encore apportée ...

 

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01 avril 2008

Gras double

Plutôt que de pérorer sur les choses du monde auxquelles je ne connais rien ou de faire de la prose à la fois poétique et névrotique (ce qui n'est jamais une très bonne idée), je vais donner dans ce que je sais le mieux faire : la tranche de vie au débotté, dont tout le monde se contrefout (mais le reste aussi).

La grande question de ce début de XXième siècle n'est pas :

  • Jusqu'à quand allons-nous supporter les conséquences des hallucinations cognitives d'Adam Smith ?
  • Pourquoi X couche-t-elle avec tout le monde sauf avec moi ?
  • Avons-nous autant besoin de valeurs que d'une bonne isolation phonique ?

Mais :

  • Où peut-on trouver une triperie à Paris ?

C'est S. qui a soulevé le problème la première. Comme ça n'entrait pas dans la catégorie grandes questions existencielo-sociétales (et que ce n'était pas gout apocalypse), je n'ai pas pris cela très au sérieux. Après tout, le type qui est à l'Elysée et qui est à la classe ce que le Prince-Ringuet est aux oreilles, il faudrait trouver un truc astucieux pour le renvoyer chez lui faire du sodoku, et ça c'est une putain de vraie problématique.
Mais quand vous voulez faire des tripes à l'Algéroise (ie : avé des poivrons et de la cannelle), l'absence notoire de dealers en tablier blanc vous fait prendre conscience de l'énormité de la quête à entreprendre et par conséquent de l'anormalité de l'absence en elle-même. En d'autres termes : S. a foutrement fucking raison.
Nos concitoyens ne croient plus aux valeurs du travail, ni au coté soyeux et agréable à caresser du lien social. Ils ne mangent pas non plus de tripes, c'est moyennement hype, ça fleure bon son terroir vichyssois les sabots dans le crottin, et le petit cadre, les sushis, ça le laisse comme deux ronds de flan - l'apex de la modernité diétético-hygiénique et de l'exotisme.
Je me suis pris par la main, et suis allé dans une boucherie de taille raisonnable au marché dont j'ignore toujours le nom, mais, c'est pas difficile, vous descendez à Chateau-Rouge le samedi et c'est Dakar comme à la maison, avec, en sus, systématiquement, un plein car de CRS en faction pour que l'on sache que, dans ce pays, faire ses courses dans les meilleurs conditions de sécurité, nos amis les cooptés du ministère de l'intérieur, ça leur tient fort à coeur .
Et je demande au boucher s'il a du gras double. Parce que les tripes, dans les livres de cuisine, ça s'appelle du gras double. Vous allez comprendre pourquoi. Le mec me  regarde comme si j'étais l'idiot du village, ayant paumé ses chèvres et un canard caquetant encore planté au bout de la bite. Mais mon pauvre monsieur (Traduction simultanée : Non, mais d'où tu débarques ducon ? ), mais y'a des années qu'on n'en vend plus et vous n'en trouverez pas à des kilomètres à la ronde. Devant mon air penaud, il ajoute : mais si vous voulez, je peux vous vendre des tripes fraiches, me désignant un énorme sac débordant de coupes de moquette brunâtre. Je lui explique que, non, c'est à manger que je veux faire et il me révèle que le gras double, ce sont des tripes (oui, les trucs, là, tout poilus), mais pré-cuites. Prêtes à l'emploi. Parce que sinon, 4 bonnes heures à la cocotte-minute sont nécessaires  à la transmutation.

Trop c'est trop ! J'ai laissé tomber, ai acheté un kilo de chèvre, et j'ai préparé ma recette old-school de la daube provençale. B'. a été émue de voir que j'étais capable de faire autre chose que d'enfourner des plats surgelés dans le micro-ondes et de le lancer plein pot pendant 5 à 7 minutes.

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31 mars 2008

Lapins et gnous

Le monde est fondamentalement hostile.
Et vous êtes lâché dedans, en butte à cette hostilité permanente.
Personne n'est responsable.
Enfin, de votre venue. Les gens qui vous ont mis au monde ignoraient que ce monde était fondamentalement hostile ou vous serait fondamentalement hostile. Il est possible aussi qu'il leur soit accueillant, à eux. Pour un éléphant, le monde n'est pas fondamentalement hostile ; pour un lapin, c'est un lieu de terreurs permanentes. Et vous êtes un lapin, pas un éléphant. Et eux, sont, sinon un éléphant, du moins un buffle ou quelque chose d'approchant, au cuir épais avec des cornes.
Comme personne n'est régulièrement en train de prendre votre tension, nul ne sait que vous vous faites soir et matin sucer la moelle épinière par la peur nichée à la base du cou. D'ailleurs tout le monde est buffle ou presque, ou joue au buffle, et on n'aime pas trop ceux qui prétendent être des lapins. On les soupçonne de se prétendre lapin pour bénéficier d'un improbable régime de faveur. Comme si quelque chose pouvait contrebalancer la terreur d'avoir toujours une meute de chiens sur ses talons. A moins qu'ils ne soient pas buffle, mais rien de particulier et que lapin, finalement, ce soit mieux que rien. C'est quelque chose alors que rien, c'est rien. La jalousie va se nicher dans les endroits les plus improbables.
Quoi qu'il en soit, vous ne la ramenez jamais trop. C'est logique d'ailleurs : dans un monde fondamentalement hostile, il n'est pas judicieux de se proclamer tout en bas de la chaîne alimentaire.
Alors vous jouez les gnous.
Les gens aiment les gnous qui sont sympas, pas fiers, et plutôt marrants dans l'ensemble quoique pas très finauds. Mais qui a jamais prétendu aimer les gens trop malins ? Ce qui fait que, parfois, à force d'être gnou, vous arrivez à faire rire votre interlocutrice. Le truc, c'est de laisser la peur tourner sur elle-même, faire court-circuit. Bien sûr, vous pourriez rester mutique, terrifié, après tout les chiens sont à vos trousses - et jamais très loin - mais ce n'est pas d'un très bon rapport.  C'est être un peu trop en dessous. Aussi contreproductif qu'être un petit peu au dessus (même un tout petit peu). L'astuce est d'envoyer la terreur tourner autour de son piquet, la chimie peut aider, la rendre invisible toute à sa manoeuvre circulaire dans le hangar et soigneusement rester dans la moyenne, un chouia en plus, c'est vendeur et aussi flatteur, donc doublement vendeur.
Parfois, ça fonctionne au delà de vos espérances, la peur a fini par s'endormir sur son tas de paille, et l'interlocutrice s'est soit laissée abuser, soit attendrir par la figure du lapin qu'elle perçoit sous la surface, vous ne saurez jamais. Vous vous retrouvez au lit. C'est d'ailleurs un des rares moments où le monde cesse d'être fondamentalement hostile. Mais cela semble délicat de lui expliquer. Pas systématiquement. Parfois ou souvent, difficile à estimer. La tentation est forte de rester gnou, ni trop proche, ni trop lointain. Professionnel, en somme. Ou adulte, c'est pareil. Alors qu'il serait si tentant de lui parler de la meute, de la nuit arctique continuelle, du froid, des coups, des pièges, des collets et que, là, maintenant, ça s'est tassé et que vous êtes plutôt chat, tout à fait à l'aise, un peu trop même, prêt à squatter tout l'espace vital avec l'insolence désarmante de ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Mais le festival d'odeurs où prédomine celle du sperme en train de se décomposer (encore que ce soit théorique, capote oblige) ne semble pas toujours la mener à cet état d'esprit où l'on se montre ses animaux totem pour de vrai. S'installe alors une attente pénible, celle du moment où vous ou elle va dégager, cela dépend de qui est chez qui. Et vos histoires de lapins, de chats, de gnous vous restent sur les bras, sans que vous sachiez ce qu'elle est (si elle est quelque chose) et le sentiment d'un énorme gâchis ou au moins d'un merdage un peu téléphoné.
Et à force de dresser la terreur à l'apathie, voire au sommeil, ne demeure en tête qu'un gros trou, un vide abrutissant. Un échec de qualité médiocre, qui ira se répétant, se nourrissant de lui-même. Mais c'est ça ou se faire bouffer par les chiens.
C'est du moins ce que vous vous dites.

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30 mars 2008

Géographie de l'Enfer

Je me suis toujours demandé qui allait en Enfer. Dans mon esprit il y a toujours eu deux cas de figure : soit on y est expédié pour des fautes vraiment graves (relevant du pénal, en gros), soit en ayant succombé à un des pêchés capitaux (y compris en  pensée). Dans le premier cas, l'Enfer ressemble à un village de vacances, façon bungallows au bord de la mer et n'abritant qu'une population dérisoire, dans le second, c'est la banlieue de Rio.
Il faut bien voir que, les damnés étant immortels, leur lieu de résidence ne peut que croitre indéfiniment  en  cercles concentriques à partir d'un noyau dur constitué vers l'an zéro de l'ère chrétienne. La punition étant aussi infinie que la faute (si l'on en croit St Augustin), l'Enfer - en tant qu'espace urbain - doit être de même infini. Avec tous les problèmes d'habitat qui en découlent.
D'après les quelques renseignements lacunaires dont nous disposons, il semble qu'il faille répartir les habitants de l'enfer  (Hell dwellers) en 4 catégories :

  • Ceux qui vivent dans dans le noyau central, dans des logements individuels de type résidentiel correspondant à ce qui se faisait sur terre au moment de sa création (malgré les insulae romaines). Ce sont des privilégiés, similaires aux électeurs de Neuilly-sur-Seine.
  • Ceux qui possèdent un appartement dans les barres de la première couronne.
  • Ceux qui partagent un appartement collectif dans la seconde et troisième couronnes, équivalents des moscovites des années 70.
  • Enfin, ceux qui sont parqués dans les favelas suburbaines, en nombre croissant et de plus en plus turbulents.

Il ne faut pas perdre de vue que les damnés, du fait même de leur nature, sont d'assez mauvais coucheurs dotés d'un esprit civique particulièrement déficient. Les incivilités ne sont donc pas rares, et pour peu qu'on abandonne ce jargon de sociologue aux ordres, il faut bien admettre que les émeutes du logement sont extrêmement fréquentes.  Emeutes qui ne débouchent sur rien, les protagonistes étant immortels et réussissant de ce fait à conserver leur bien (ou ne parvenant pas à le conquérir, suivant les cas). La situation reste donc stationnaire (malgré l'absence notoire de forces de maintien de l'ordre), d'autant plus stationnaire que l'impossibilité de tout décès ne peut assurer un renouvellement des locataires.
l'Enfer est donc condamné à s'étendre indéfiniment, et les services concernés à construire de plus en plus de barres de plus en plus hautes, en diminuant l'espace vital alloué à chaque damné (6,5 m2 par personne semblent aujourd'hui une limite haute).
On pourrait croire que les autorités se contentent de laisser cet état de chaos croitre et embellir. Après tout, un lieu de pénitence, de souffrance et de misère (au moins morale), peut parfaitement s'accommoder d'une situation de quasi guerre civile.
Il n'en est rien, les dernières directives provenant du Centre Administratif étant très claires à ce sujet. La situation est similaire à celle d'un camp : en cas de perte progressive de contrôle, la possibilité que les internés s'échappent ne fait qu'augmenter ce qui va à l'encontre de la finalité même du camp. Certes, on ne voit pas très bien, en l'occurence, pourrait bien aller les damnés s'ils parvenaient à sortir de l'enceinte.  De surcroît, l'Enfer pouvant être assimilé à une sphère de rayon potentiellement infini, on ne peut pas non plus imaginer où pourraient se situer les points de sortie. Reste toutefois, l'entrée, la porte A, le centre de la sphère, le lieu par où transitent les damnés après leur séjour terrestre, et qui constitue le point faible de tout le dispositif.
Le danger, d'après plusieurs analystes, demeure néanmoins assez faible : les plus virulents des émeutiers, résidant à l'extrême périphérie,  devraient traverser les différentes couronnes avant de parvenir au point d'exfiltration. En particulier, il auraient à affronter les habitants du noyau central, attachés à leur privilèges et peu désireux de voir le statu quo remis en cause par une ouverture des Enfers vers l'extérieur. Des milices auraient été mises sur pied dans ces quartiers, milices qui, selon des sources officieuses, se livreraient à des expéditions punitives (et préventives) dans la zone suburbaine. Certains y voient une source d'intensification du chaos, d'autres un gage de stabilité.

Quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle, nul n'est capable de dire où exactement déboucheraient d'eventuels évadés, et c'est probablement cette absence de certitude qui explique la coopération de toutes les parties concernées.

 

Posté par memapa à 14:52 - La vie des bêtes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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