Mémoires d'un apathique

C'est hyper cool et c'est vachement bien !

05 avril 2008

Le style

Pour réussir dans le dessin, il faut dessiner des personnages avec toujours les mêmes pieds et les mêmes nez. Les gens croiront que c'est un « style », votre « style ». Vous-même finirez par le croire aussi. Ne changez jamais de « style ». Le public le ressentira comme une trahison et ne vous pardonnera pas. Quand les éditeurs ne savent pas dans quelle catégorie vous classer, il se peut que vos travaux finissent dans la corbeille. Si, par chance, vous faites une découverte, si petite qu'elle soit, exploitez la à fond pour le reste de votre vie. La répétition est rassurante. Le public vous paie pour être rassuré, pas pour que (excusez l'expression) vous vous fichez de sa figure. L'idée doit être évidente à première vue. Evitez des subtilités dont on ne s'aperçoit qu'après avoir regardé votre dessin pour la onzième fois. [1]

Ca se passe de commentaire. A part, évidemment, qu'à la place de dessin, on peut mettre n'importe quelle activité dans n'importe quel domaine, du social le plus panurgique jusqu'à l'intimité la plus protégée.

1 Willem. Préface à Show de Cathy Millet. J'ai corrigé certaines fautes de français et rajouté les miennes.

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04 avril 2008

Tripalium

Les jours où je vais bien, je vais bien. Les jours où je vais mal, je vais mal, mais je ne sais pas pourquoi. Je suis comme un lapin qui vient de se faire massacrer l'arrière-train par une décharge de chevrotines, et qui, paniqué, essaie de se mettre à l'abri, les pattes arrières inutiles et pendantes, sans comprendre ce qui lui est arrivé.
Alors parfois je lis des gens (sur des blogs ou dans des livres) qui sculptent leurs angoisses avec une précision qui me laisse pantois, qui expliquent par le menu le pourquoi du comment, qui retapissent leur psyché avec des motifs d'une absolue netteté. Et je reste un peu dubitatif. Mon idée de la douleur morale, c'est un peu celle de la douleur physique : le grand brulé fou de souffrance qui réclame sa morphine en boucle et s'avère bien incapable de disséquer son état ou même de s'en rappeler les prémices.
Quand je vais bien, c'est d'ailleurs un peu pareil : je ne sais pas pourquoi, je ne vais pas chercher des raisons plausibles ou jolies à mettre en scène, et paraphraser cette joie me semble à la fois impossible et irréalisable. Tout à l'heure, je suis entré chez l'indien : un tamoul demandait des trucs incompréhensibles en montrant au caissier un sac de farine, et j'ai trouvé ça merveilleux. Un peu plus tard, je me suis rendu compte que la façade de mon immeuble est la plus pourrie de la rue Stephenson, et j'ai trouvé ça tout aussi merveilleux. Les affiches de fêtes sénégalaises, les petites asiatiques, les tripes suspendues chez les bouchers arabes, les gens mollement étalés en terrasse dès qu'il y a un rayon de soleil, tout cela est merveilleux. Et me procure un très rare sentiment d'appartenance à un monde charmant et bon enfant semblable à l'amoncèlement de cadeaux qui m'attendait à côté du sapin pour Noël.
Et quand je vais mal, je suis plongé dans un purgatoire tantôt assommant, tantôt riche en engins de torture de toute sorte. Je peux presque sentir dans mes veines le déficit en dopamine, le passage des hormones mauvaises, ça crisse, ça m'oppresse, et ce sont comme des marées nauséeuses qui partent de la base de mon cervelet vers le reste du corps en vagues irrégulières mais têtues.
Alors, lorsque j'ai cru replonger il y a quelques semaines, j'ai décidé d'annoncer à mes employeurs que j'allais jeter l'éponge. Oh, je le savais que ce boulot me faisait chier. Mais il me faisait juste chier.  Curieux d'ailleurs comme le fait de maitriser quelque chose est source chez moi du plus profond ennui. Normal, d'ailleurs : quand on gère parfaitement le truc à 95%, à quoi bon se fader les 5% restants ? Le fait est que cela faisait déjà plusieurs mois que je me faisais chier. Huit semaines  après mon embauche, je trouvais ça déjà très gonflant. Mais je me disais que la vie n'est pas un long fleuve tranquille, que tant de gens sont autrement moins bien lotis que moi, et que ça ne tombe pas tout rôti dans la bouche. Le genre de mauvaises excuses pour ne pas s'avouer qu'on n'ose pas franchir le pas et se casser dans le bush de l'inconnu. Ou qu'on apprécie le pognon facilement gagné. Mais qui le sera de moins en moins, parce que le signal d'alarme vient de se déclencher. Et puis, soyons clair, mon seuil de tolérance à l'angoisse a trop baissé pour que je puisse continuer. Sans compter que je n'ai plus envie de me retrouver à fumer clope sur clope à l'HP (c'est encore l'activité la plus exaltante qui puisse être là-bas).
Et la future maman, loin de me remettre dans le droit chemin et de me rappeler mes devoirs à venir de mâle nourricier, m'a soutenu de bout en bout. Elle non plus ne tient pas à me rendre visite à Maison-Blanche, surtout avec un nourrisson sous le bras. Oui, je sais j'en rajoute dans le pathos.
Bref, je leur ai annoncé qu'à la fin de la période d'essai renouvelée, ils allaient devoir me virer. Et ça m'ennuie : ce sont vraiment des gens bien, rien à voir avec les tocards incompétents et imbus de leur propre médiocrité qui hantent les SSII de taille raisonnable. Je n'avais pourtant qu'une envie, me tirer, au plus vite, et me cacher au chaud quelque part, loin de ma Némésis. Mais je leur ai proposé d'enchainer sur un ou des CDD après mon départ, pour ne pas les foutre dans la merde. Parce que ce sont des gens bien, je le répète. J'espère que je ne le regretterai pas et que je ne grillerai pas un fusible sur mon lieu de travail. Ils ne comprendraient pas. Et n'auraient pas d'ailleurs compris les vraies raisons de ma démission. j'ai préféré noyer le poisson et rester dans le vague. Je leur ai bien dit que le job commençait à me faire chier au delà du possible, mais pas que je mettait en péril mon équilibre mental si j'essayais de continuer. Ils ne pourraient pas comprendre. Parce que, comme je le disais, les gens ont l'habitude des souffrances du jeune Werther, des mots et des phrases bien polis, poncés par l'usage et le temps, et qui sont comme un fond patrimonial de la douleur littéraire. L'équivalent du nez crochu et du rictus du méchant dans les films de cape et d'épée. Je ne sais pas si vous comprenez ; moi-même j'ai un peu de mal.


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03 avril 2008

Mist and Impact

Après avoir montré ma bite à B'. et ma stupéfiante capacité à cuire les choux de Bruxelles (à la vapeur), je me suis affalé dans le canapé, un chat dans chaque bras, peu disposé à continuer la soirée sur ce rythme trépidant.
B'., qui a énormément d'amis nerds, s'était faite refilé un plein disque de DIVXs catastrophiques (mais qu'attendre d'autre de la part d'un nerd ?).
On en a donc regardé deux dans la foulée, et ce sera le sujet du jour, il y avait bien longtemps que je n'avait pas donné dans le post réservé aux initiés. Et j'ai la flemme d'être intelligent et pertinent ce soir.
On a commencé par The mist, une sombre merde d'après Stephen King, comme quoi, à part Kubrick, personne n'a jamais été capable d'adapter King de manière acceptable.
Le film est à l'image de l'écrivain, capable d'étirer à l'infini une histoire qui tiendrait sur une boite d'allumettes (en écrivant gros). Non seulement le pitch ferait bailler un enfant de 6 ans, mais il est de plus totalement incohérent. En gros voilà ce qui se passe : des gens sont coincés dans un supermarché (ça, c'est Zombie) à cause du brouillard surnaturel dehors (ça, c'est Fog) qui abrite des monstres ayant franchi une porte de l'espace temps (ça, c'est Stargate), et ça devient donc un huis-clos où les personnalités se révèlent (ça, c'est La tour infernale). En résumé, le scénario est un peu du niveau de celui de Doom (le jeu vidéo) sauf que personne n'a jamais prétendu qu'il y en avait un, à commencer par les gens d'Id Software.
D'abord, c'est épouvantablement filmé, souvent avec une moyenne focale gerbeuse et des mouvements de caméra ineptes. Ensuite on joue le métrage (vont-ils sortir ? Oui ? Non ? Ce coup-ci oui, la fois d'après non, et encore oui, en dépit de toute vraisemblance et de l'idée de départ selon laquelle ils sont à l'abri dans le supermarché), les acteurs sont nuls au delà du dicible et les doubleurs dynamitent la notion même de décence. Je soupçonne d'ailleurs que nous ayons eu droit à la version québécoise zone 1, non pas tant à cause d'un accent à couper au couteau, mais plutôt parce qu'ils utilisent un français un peu étrange dans sa syntaxe. Et ils disent : j'ai passé mes vacances à Boston (et non pas à Bostonne). C'est un signe qui ne trompe pas, et c'est aussi le meilleur moment du film.
Sinon, c'est étonnant comme on a tendance à accumuler les gens moches dans une série B. Même dans la vraie vie, ce n'est pas un tel défilé de sales gueules. Surtout lorsqu'on considère que certains sont censés être charismatiques, puisqu'ils prennent en main la destinée du petit groupe de survivants etc ...
A quoi sert le brouillard me direz-vous, puisqu'il n'est pas dangereux en lui-même ? Et qu'il ne sert qu'à dissimuler les monstres ? Et que 15 minutes après le générique, on a compris (et les mecs dans le film aussi) que ce sont eux les craignos de l'histoire ? C'est simple : les CGI sont tout pourris, et la brume a le bon gout de dissimuler les imperfections criantes des abominations.
Seul point positif, l'avant-dernière séquence incroyablement couillue pour une production US, qui, je vous rassure tout de suite, est désamorcée dans les 2 minutes qui suivent.
B'. m'a d'ailleurs scié en prétendant que ce truc est sorti sur les écrans, alors que je croyais qu'il s'agissait d'un Direct-to-DVD à la Nu-image.
Ce qui me permet une habile transition.
Car, vous l'avez deviné, le second opus est, lui, un pur produit pour chaines câblées, avec le fidèle P. Roth au poste de producteur et un tâcheron inconnu à la réalisation.
Là, j'étais content : une vraie zèderie, un vrai post-nuke tourné en Bulgarie, un vrai scénario en auto-fire ou écrit par un encreur de chez Marvel.
Voilà l'histoire : Un météorite tombe en Sibérie, le climat devient polaire en Europe, le parlement de Bruxelles émigre à Tanger, mais comme un savant fou réapparait à Berlin trois ans après, il faut mener une expédition pour contrer la menace.
Le genre de truc que j'adore.
Déjà, c'est le contraire de Armageddon [1] : où Bruce Willis mettait 90 minutes à s'occuper du météorite en trébuchant dans les emballages vides de testostérone, Post-Impact (puisque c'est son nom) traite de la catastrophe en 2 minutes, avant le générique. C'est après que ça commence vraiment.
Et c'est que du bonheur.
Les acteurs ne sont pas mauvais au sens strict. A vrai dire ils ne sont pas là. Si le réal dit à Bob : prend un air triste, il prend un air triste. S'il lui dit fait le mec cool dans l'adversité, il fait le mec cool dans l'adversité. Et c'est basta. Mention spéciale à la blondasse des forces spéciales qui joue comme un cochon de bout en bout, et dont B'. pense que c'est la copine du réalisateur. Mais comme elle montre ses nichons dans les 15 premières minutes, il lui sera beaucoup pardonné.
Le savant fou est super. Il ne surjoue pas, il plane au dessus des basses contingences matérielles. On dirait un des GI dans Apocalypse now, un de ceux qui bouffe de l'acide sur le bateau. Et ses discours rendent ceux de Brando d'une incroyable limpidité. Quant au chien du héros, il est tellement brave qu'on sent qu'il a fallu le pousser, que dis-je, le jeter lorsqu'il fait mine d'attaquer un méchant.
Les CGI sont réalisés par des bulgares avec After Effects et un dixième de RMI par tête de pipe. Ce qui fait qu'on a l'impression d'un mauvais jeu d'arcade, torché à la va vite pour faire plein de pesos en reprenant un concept qui marche. D'où le découpage : Les vues des acteurs dans un décor de 30 m2 sommairement meublé et celles en extérieur crachées par un moteur 3D des années 50. D'ailleurs, on ne voit jamais les personnages évoluer dans le très surprenant Berlin sous sa calotte glaciaire. Il aurait fallu bosser devant un fond vert, et, ça, coco, c'est beaucoup trop cher.
Le scénario est merveilleux d'ineptie, non pas tant à cause des incohérences puisqu'il est d'une linéarité confondante, mais du fait de son extraordinaire improbabilité. Comment vous faire comprendre ? Voilà ce qu'est selon moi, un scénario à forte dose d'improbabilité : imaginez que dans un café, je rencontre l'ancien pape (que tout le monde croit mort). Admettez qu'il me fasse immédiatement confiance et me confie une clé USB contenant des informations cryptées sur la présence d'extra-terrestres agressifs au Pentagone. Supposez ensuite qu'à une teuf je croise un hacker hyper-balaise qui m'a tout de suite à la bonne et me permet de décrypter les dites données dans une salle de bain avec une brosse à dents et deux-trois bouts d'aluminium. Croyez moi si vous voulez, mais voilatipa que ma maman s'avère être le pape en exercice incognito à qui je remets donc les précieuses informations pour qu'il sauve le monde.
Et bien, Post-impact, c'est tout le temps comme ça.
Mais tout cela est bien normal quand on y réfléchit : le film est coproduit par RTL9, la chaine de télé la plus trash de ce côté-ci de l'Atlantique. Ce qui explique le choix de Berlin, soit dit en passant.

En résumé, et en vérité-je-vous-le-dis, Post-Impact est un petit joyaux à mettre entre toutes les mains, surtout les soirs de grande fatigue ou lorsqu'on est lassé des pitreries du gusse en chef à l'Elysée.


1 Ce qu'il y a de bien dans Armaggedon, c'est que les savants ont calculé, avec leur batterie de supercalculateurs massivement parallèlesqu'il fallait poser la bombe à 100 mètres sous terre. 100 mètres tout rond. Pas 97,45 ou 102,654. 100 mètres. Ce qui justifie le morceau de bravoure final où le ricain de service se sacrifie pour placer les explosifs à 100 mètres. Parce qu'à 99, ça aurait jamais marché, tu penses ...
2 Quand c'est  parallèle, c'est toujours massivement parallèle. On n'a jamais entendu parler de supercalculateurs moyennement parallèles ou médiocrement parallèles ...

 

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02 avril 2008

Croyances

Quand j'étais petit, je croyais que je ne mourrais jamais. Ce qui était très embêtant car, à l'époque, je voulais mourir. Mais il était bien clair que je ne pouvais passer l'arme à gauche que de mon propre chef, tout évènement extérieur perdant sa puissance létale à mon approche. Certes, il m'arrivait de me couper, me casser une jambe, de subir diverses avanies, mais la cause était entendue : j'étais immortel.
Je n'ai jamais eu la preuve du contraire depuis, mais  un doute insidieux a fini par détruire ma belle croyance dorée sur tranche. Il est hautement probable que je partage le sort commun, ce qui me rend bien triste.

Je croyais aussi qu'un monstre sournois se cachait en moi, sous des dehors remarquablement anodins. Que bientôt j'allais me mettre à enterrer des victimes horriblement mutilées dans ma cave. Que j'allais terrifier des populations se chiffrant en millions, que les polices de tout un continent, voire de plusieurs, allaient se casser les dents sur l'affaire du monstre de 23h12. Il suffisait de me laisser un peu le temps. Encore quelques années et mon nom apparaitrait en première page des journaux de référence. Mon portrait-robot des plus approximatifs ne quitterait plus jamais l'ouverture du 20 heures. Des connaissances me parleraient avec effroi de la chose qui rode et je ricanerais intérieurement tout en gardant le profil terne de l'employé au dessus de tout soupçon.
Malheureusement, rien de tout cela n'est advenu. Démembrer des gens à la hache ne fait définitivement pas partie de mes compétences.

Je croyais que j'étais transparent, que les gens voyaient à travers moi ou distinguaient parfaitement les pensées qui se mettaient en place dans ma tête avec la netteté de tubes néon. Selon les cas, j'étais invisible ou si évident qu'un haut-parleur directement branché sur mon cortex n'aurait pas pu mieux dévoiler les sécrétions de mon cerveau. Il était d'ailleurs inutile d'expliquer quoi que ce soir à qui que ce soit, puisque de toute façon, ça tombait in extenso sur son téléscripteur intégré. Il suffisait que j'apparaisse pour que tout soit dit. Dans ces conditions, autant rester chez moi. D'autant que j'étais transparent, donc invisible. Les deux propriétés sont d'ailleurs liées sur le fond. Personne ne remarque plus la plante en pot de son séjour parce que l'on sait tout d'elle et plutôt mille fois qu'une. Elle se fond dans le décor, dans la brume du quotidien.
Je me suis aperçu qu'il me fallait au contraire débiter de longues et laborieuses explications. Pas souvent, il est vrai ; les gens ne tiennent pas tant que ça à ce qu'on leur explique ce que l'on est et ce que l'on pense. Ils préfèrent en rester à ce qu'ils pensent que l'on est. Mais tout de même :  le cas échéant, il s'agit de gérer des situations assez pénibles, laborieuses, et au final, je me suis rendu compte que j'ignorais assez souvent ce qui ricochait dans mon crâne et cela rendait mes comptes-rendus plutôt confus.

Je croyais (mais c'est plus classique) que je possédais quelque don rarissime, un petit plus physique qui me rendait irrésistible, même s'il me laissait  personnellement de marbre. Je pensais détenir un regard troublant, un nez comme ça, des oreilles comme ci, un modelé du machin totalement jamais vu. Un truc que sont censées posséder les vedettes de cinéma et qui fait justement que ce sont des vedettes. L'accessoire luxueux qui me dispensait de toute façon de faire le moindre effort de séduction. Le syndrome je claque des doigts et elles me tombent dans les bras.
Ca ne se passe pas comme ça dans la vraie vie. Pas dans la mienne, en tout cas. Plus banalement, mes affaires de fesses marchaient uniquement parce que je les faisais rire, ce qui n'a rien d'un don, c'est plutôt une sorte de tic verbal et, de surcroit, je ne vois jamais ce qu'il y a de drôle. Enfin, si, je sais que c'est drôle. Que c'est estampillé drôle. Mais moi, ça ne me fait pas rire.

Mais tout cela ne vaut pas le fait d'être immortel. Certitude branlante, certes, mais avec laquelle je peux me consoler en me répétant que la preuve du contraire n'a pas été encore apportée ...

 

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01 avril 2008

Gras double

Plutôt que de pérorer sur les choses du monde auxquelles je ne connais rien ou de faire de la prose à la fois poétique et névrotique (ce qui n'est jamais une très bonne idée), je vais donner dans ce que je sais le mieux faire : la tranche de vie au débotté, dont tout le monde se contrefout (mais le reste aussi).

La grande question de ce début de XXième siècle n'est pas :

  • Jusqu'à quand allons-nous supporter les conséquences des hallucinations cognitives d'Adam Smith ?
  • Pourquoi X couche-t-elle avec tout le monde sauf avec moi ?
  • Avons-nous autant besoin de valeurs que d'une bonne isolation phonique ?

Mais :

  • Où peut-on trouver une triperie à Paris ?

C'est S. qui a soulevé le problème la première. Comme ça n'entrait pas dans la catégorie grandes questions existencielo-sociétales (et que ce n'était pas gout apocalypse), je n'ai pas pris cela très au sérieux. Après tout, le type qui est à l'Elysée et qui est à la classe ce que le Prince-Ringuet est aux oreilles, il faudrait trouver un truc astucieux pour le renvoyer chez lui faire du sodoku, et ça c'est une putain de vraie problématique.
Mais quand vous voulez faire des tripes à l'Algéroise (ie : avé des poivrons et de la cannelle), l'absence notoire de dealers en tablier blanc vous fait prendre conscience de l'énormité de la quête à entreprendre et par conséquent de l'anormalité de l'absence en elle-même. En d'autres termes : S. a foutrement fucking raison.
Nos concitoyens ne croient plus aux valeurs du travail, ni au coté soyeux et agréable à caresser du lien social. Ils ne mangent pas non plus de tripes, c'est moyennement hype, ça fleure bon son terroir vichyssois les sabots dans le crottin, et le petit cadre, les sushis, ça le laisse comme deux ronds de flan - l'apex de la modernité diétético-hygiénique et de l'exotisme.
Je me suis pris par la main, et suis allé dans une boucherie de taille raisonnable au marché dont j'ignore toujours le nom, mais, c'est pas difficile, vous descendez à Chateau-Rouge le samedi et c'est Dakar comme à la maison, avec, en sus, systématiquement, un plein car de CRS en faction pour que l'on sache que, dans ce pays, faire ses courses dans les meilleurs conditions de sécurité, nos amis les cooptés du ministère de l'intérieur, ça leur tient fort à coeur .
Et je demande au boucher s'il a du gras double. Parce que les tripes, dans les livres de cuisine, ça s'appelle du gras double. Vous allez comprendre pourquoi. Le mec me  regarde comme si j'étais l'idiot du village, ayant paumé ses chèvres et un canard caquetant encore planté au bout de la bite. Mais mon pauvre monsieur (Traduction simultanée : Non, mais d'où tu débarques ducon ? ), mais y'a des années qu'on n'en vend plus et vous n'en trouverez pas à des kilomètres à la ronde. Devant mon air penaud, il ajoute : mais si vous voulez, je peux vous vendre des tripes fraiches, me désignant un énorme sac débordant de coupes de moquette brunâtre. Je lui explique que, non, c'est à manger que je veux faire et il me révèle que le gras double, ce sont des tripes (oui, les trucs, là, tout poilus), mais pré-cuites. Prêtes à l'emploi. Parce que sinon, 4 bonnes heures à la cocotte-minute sont nécessaires  à la transmutation.

Trop c'est trop ! J'ai laissé tomber, ai acheté un kilo de chèvre, et j'ai préparé ma recette old-school de la daube provençale. B'. a été émue de voir que j'étais capable de faire autre chose que d'enfourner des plats surgelés dans le micro-ondes et de le lancer plein pot pendant 5 à 7 minutes.

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31 mars 2008

Lapins et gnous

Le monde est fondamentalement hostile.
Et vous êtes lâché dedans, en butte à cette hostilité permanente.
Personne n'est responsable.
Enfin, de votre venue. Les gens qui vous ont mis au monde ignoraient que ce monde était fondamentalement hostile ou vous serait fondamentalement hostile. Il est possible aussi qu'il leur soit accueillant, à eux. Pour un éléphant, le monde n'est pas fondamentalement hostile ; pour un lapin, c'est un lieu de terreurs permanentes. Et vous êtes un lapin, pas un éléphant. Et eux, sont, sinon un éléphant, du moins un buffle ou quelque chose d'approchant, au cuir épais avec des cornes.
Comme personne n'est régulièrement en train de prendre votre tension, nul ne sait que vous vous faites soir et matin sucer la moelle épinière par la peur nichée à la base du cou. D'ailleurs tout le monde est buffle ou presque, ou joue au buffle, et on n'aime pas trop ceux qui prétendent être des lapins. On les soupçonne de se prétendre lapin pour bénéficier d'un improbable régime de faveur. Comme si quelque chose pouvait contrebalancer la terreur d'avoir toujours une meute de chiens sur ses talons. A moins qu'ils ne soient pas buffle, mais rien de particulier et que lapin, finalement, ce soit mieux que rien. C'est quelque chose alors que rien, c'est rien. La jalousie va se nicher dans les endroits les plus improbables.
Quoi qu'il en soit, vous ne la ramenez jamais trop. C'est logique d'ailleurs : dans un monde fondamentalement hostile, il n'est pas judicieux de se proclamer tout en bas de la chaîne alimentaire.
Alors vous jouez les gnous.
Les gens aiment les gnous qui sont sympas, pas fiers, et plutôt marrants dans l'ensemble quoique pas très finauds. Mais qui a jamais prétendu aimer les gens trop malins ? Ce qui fait que, parfois, à force d'être gnou, vous arrivez à faire rire votre interlocutrice. Le truc, c'est de laisser la peur tourner sur elle-même, faire court-circuit. Bien sûr, vous pourriez rester mutique, terrifié, après tout les chiens sont à vos trousses - et jamais très loin - mais ce n'est pas d'un très bon rapport.  C'est être un peu trop en dessous. Aussi contreproductif qu'être un petit peu au dessus (même un tout petit peu). L'astuce est d'envoyer la terreur tourner autour de son piquet, la chimie peut aider, la rendre invisible toute à sa manoeuvre circulaire dans le hangar et soigneusement rester dans la moyenne, un chouia en plus, c'est vendeur et aussi flatteur, donc doublement vendeur.
Parfois, ça fonctionne au delà de vos espérances, la peur a fini par s'endormir sur son tas de paille, et l'interlocutrice s'est soit laissée abuser, soit attendrir par la figure du lapin qu'elle perçoit sous la surface, vous ne saurez jamais. Vous vous retrouvez au lit. C'est d'ailleurs un des rares moments où le monde cesse d'être fondamentalement hostile. Mais cela semble délicat de lui expliquer. Pas systématiquement. Parfois ou souvent, difficile à estimer. La tentation est forte de rester gnou, ni trop proche, ni trop lointain. Professionnel, en somme. Ou adulte, c'est pareil. Alors qu'il serait si tentant de lui parler de la meute, de la nuit arctique continuelle, du froid, des coups, des pièges, des collets et que, là, maintenant, ça s'est tassé et que vous êtes plutôt chat, tout à fait à l'aise, un peu trop même, prêt à squatter tout l'espace vital avec l'insolence désarmante de ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Mais le festival d'odeurs où prédomine celle du sperme en train de se décomposer (encore que ce soit théorique, capote oblige) ne semble pas toujours la mener à cet état d'esprit où l'on se montre ses animaux totem pour de vrai. S'installe alors une attente pénible, celle du moment où vous ou elle va dégager, cela dépend de qui est chez qui. Et vos histoires de lapins, de chats, de gnous vous restent sur les bras, sans que vous sachiez ce qu'elle est (si elle est quelque chose) et le sentiment d'un énorme gâchis ou au moins d'un merdage un peu téléphoné.
Et à force de dresser la terreur à l'apathie, voire au sommeil, ne demeure en tête qu'un gros trou, un vide abrutissant. Un échec de qualité médiocre, qui ira se répétant, se nourrissant de lui-même. Mais c'est ça ou se faire bouffer par les chiens.
C'est du moins ce que vous vous dites.

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30 mars 2008

Géographie de l'Enfer

Je me suis toujours demandé qui allait en Enfer. Dans mon esprit il y a toujours eu deux cas de figure : soit on y est expédié pour des fautes vraiment graves (relevant du pénal, en gros), soit en ayant succombé à un des pêchés capitaux (y compris en  pensée). Dans le premier cas, l'Enfer ressemble à un village de vacances, façon bungallows au bord de la mer et n'abritant qu'une population dérisoire, dans le second, c'est la banlieue de Rio.
Il faut bien voir que, les damnés étant immortels, leur lieu de résidence ne peut que croitre indéfiniment  en  cercles concentriques à partir d'un noyau dur constitué vers l'an zéro de l'ère chrétienne. La punition étant aussi infinie que la faute (si l'on en croit St Augustin), l'Enfer - en tant qu'espace urbain - doit être de même infini. Avec tous les problèmes d'habitat qui en découlent.
D'après les quelques renseignements lacunaires dont nous disposons, il semble qu'il faille répartir les habitants de l'enfer  (Hell dwellers) en 4 catégories :

  • Ceux qui vivent dans dans le noyau central, dans des logements individuels de type résidentiel correspondant à ce qui se faisait sur terre au moment de sa création (malgré les insulae romaines). Ce sont des privilégiés, similaires aux électeurs de Neuilly-sur-Seine.
  • Ceux qui possèdent un appartement dans les barres de la première couronne.
  • Ceux qui partagent un appartement collectif dans la seconde et troisième couronnes, équivalents des moscovites des années 70.
  • Enfin, ceux qui sont parqués dans les favelas suburbaines, en nombre croissant et de plus en plus turbulents.

Il ne faut pas perdre de vue que les damnés, du fait même de leur nature, sont d'assez mauvais coucheurs dotés d'un esprit civique particulièrement déficient. Les incivilités ne sont donc pas rares, et pour peu qu'on abandonne ce jargon de sociologue aux ordres, il faut bien admettre que les émeutes du logement sont extrêmement fréquentes.  Emeutes qui ne débouchent sur rien, les protagonistes étant immortels et réussissant de ce fait à conserver leur bien (ou ne parvenant pas à le conquérir, suivant les cas). La situation reste donc stationnaire (malgré l'absence notoire de forces de maintien de l'ordre), d'autant plus stationnaire que l'impossibilité de tout décès ne peut assurer un renouvellement des locataires.
l'Enfer est donc condamné à s'étendre indéfiniment, et les services concernés à construire de plus en plus de barres de plus en plus hautes, en diminuant l'espace vital alloué à chaque damné (6,5 m2 par personne semblent aujourd'hui une limite haute).
On pourrait croire que les autorités se contentent de laisser cet état de chaos croitre et embellir. Après tout, un lieu de pénitence, de souffrance et de misère (au moins morale), peut parfaitement s'accommoder d'une situation de quasi guerre civile.
Il n'en est rien, les dernières directives provenant du Centre Administratif étant très claires à ce sujet. La situation est similaire à celle d'un camp : en cas de perte progressive de contrôle, la possibilité que les internés s'échappent ne fait qu'augmenter ce qui va à l'encontre de la finalité même du camp. Certes, on ne voit pas très bien, en l'occurence, pourrait bien aller les damnés s'ils parvenaient à sortir de l'enceinte.  De surcroît, l'Enfer pouvant être assimilé à une sphère de rayon potentiellement infini, on ne peut pas non plus imaginer où pourraient se situer les points de sortie. Reste toutefois, l'entrée, la porte A, le centre de la sphère, le lieu par où transitent les damnés après leur séjour terrestre, et qui constitue le point faible de tout le dispositif.
Le danger, d'après plusieurs analystes, demeure néanmoins assez faible : les plus virulents des émeutiers, résidant à l'extrême périphérie,  devraient traverser les différentes couronnes avant de parvenir au point d'exfiltration. En particulier, il auraient à affronter les habitants du noyau central, attachés à leur privilèges et peu désireux de voir le statu quo remis en cause par une ouverture des Enfers vers l'extérieur. Des milices auraient été mises sur pied dans ces quartiers, milices qui, selon des sources officieuses, se livreraient à des expéditions punitives (et préventives) dans la zone suburbaine. Certains y voient une source d'intensification du chaos, d'autres un gage de stabilité.

Quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle, nul n'est capable de dire où exactement déboucheraient d'eventuels évadés, et c'est probablement cette absence de certitude qui explique la coopération de toutes les parties concernées.

 

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23 mars 2008

Post dominical

Il y a quelque chose de répugnant dans la façon dont nos plus beaux affects se transforment en marchandise. Dont on les transforme, pour être plus exact.
Nous sommes des mammifères et, en tant que tels, plus ou moins programmés pour faire preuve d'une coupable indulgence envers les petits de l'espèce et même ceux d'autres espèces (de mammifères, j'ai assez peu de sympathie pour les mygales nouveaux-nés). C'est du fait de ce para-instinct qu'un chaton tigré peut être considéré comme la bestiole la plus craquante de tout l'univers connu.
Par la bande, la femme enceinte bénéficie aussi de ce capital de sympathie. C'est d'ailleurs un thème assez récurrent de nombre de livres ou de films que la protection de la femme au 7ème mois de sa grossesse par des troupes hétéroclites de vilains barbus mal dégrossis se muant en preux chevaliers (j'ai en tête deux-trois westerns sur lesquels je n'arrive pas à mettre un nom). C'est aussi un des ressorts des Fils de l'homme que je viens de revoir en DVD.
Sauf qu'en l'occurence, il ne s'agit pas d'exploitation, puisque les Fils de l'homme est un bon film (pas transcendant, mais bon), et que l'utilisation de grosses ficelles psychologiques est une constante depuis que l'humain raconte des histoires à d'autres humains (c'est même l'essence du mélo). C'est probablement indispensable au principe d'identification.
Non, ce qui est proprement immonde, c'est la quantité de saloperies innommables que des enculés en marketing déversent sur les femmes dès qu'il ne leur est plus possible de perdre 5 kilos avant l'été en se nourrissant exclusivement de pépins de banane. Dont des magazines genre Elle ciblés baleine.
Déjà, j'aimerais qu'on m'explique pourquoi l'iconographie de la grossesse est toujours aussi foireuse. Pourquoi diable la future maman est-elle toujours photographiée une main sur son bedon, un sourire éthéré aux lèvres et l'air radieux de celle qui est en communication directe avec le Saint-Esprit ? Evidemment, les difficultés à monter les escaliers, les coups de pompes, les nausées, et les séances de vautre devant la télé sous une petite laine sont nettement moins glamour. D'un autre côté, présenter chaque femme enceinte comme un succédané de la Ste Vierge est, outre un foutage de gueule éhonté, une insulte pour la gente féminine. Sans compter que des dynasties de peintres un peu plus talentueux ont immortalisé cette condition depuis le haut moyen-âge, et que ces tirages de photographes cachetonneux sont positivement à gerber.
Mais il y a pire : de pustuleuses crapules fournissent de surcroît des CD de musique jolie pour que le bébé-dans-le-ventre-de-sa-maman puisse bénéficier des ondes supérieurement positives que lui fournissent nos grands compositeurs.
Et quels grands compositeurs ! Chopin,  Schumann,  Schubert ... Que la crème de la musique d'ascenseur avant même que l'ascenseur ne soit inventé. Mais ne déclenchons pas de polémiques auprès des amateurs de barbe à papa pour piano. La vraie honte provient d'une interprétation lamentable à faire passer un clavier midi pour un monstre de finesse (ce qui donne une version quasi hardcore du très traditionnel Avé Maria de Schubert). J'ai même eu droit à un extrait des Préludes de Debussy, qui faisait tâche parmi les autres nains, et qui m'a fait littéralement sauter au plafond.
Comprenez bien : la femme enceinte est certes radieuse, mais radieuse comme   une génisse. La grossesse est le signe patent d'une régression vers l'animalité, en tout cas vers un état qui ne permet en aucun cas de juger de la qualité d'une interprétation. Toute à sa béatitude infra-humaine de bientôt mettre bas, la presque maman laisse ses critères esthétiques sur le paillasson et apprécie n'importe quoi, du moment de c'est gentil et que ça dispense une brume rosâtre alentour.

On ne saurait être plus insultant. Surtout quand c'est à MA femme-enceinte-à-moi qu'on envoie ces merdes.


Sinon, un petit coup de pub pour le dernier Gondry qui est vraiment, mais vraiment sympa - et dont, de toute façon, le pitch d'enfer avait titillé mes neurones. Un petit sorry à S. qui a reçu le sms trop tard (mais ça nous a pris comme une envie de pisser).

Après avoir insulté une bonne partie de la littérature « d'avant-garde », après avoir lu Kathy Acker et Peter Sotos (chez Désordres-Laurence Viallet), après une plongée (heureusement momentanée) dans les douloureux méandres de ma Géhenne personnelle, après quelques commentaires bien sentis, je suis en train de me demander si je ne vais pas mettre en place mon blog-enfer (au sens de la BN). Je vous tiendrais (peut-être) au courant.

Posté par memapa à 20:01 - En vrac - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 mars 2008

Grandes Espérances II

Et comme je fais toujours le contraire de ce que je raconte, voilà la version sonore du texte précédent. Deux variantes :

Brut de fonderie

Sonorisé


Posté par memapa à 00:09 - Confidences - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Grandes Espérances

Je n'arrive pas à lire plus de 3 pages du livre. Je suis sans cesse obligé de m'arrêter pour souffler et le reposer. Reprendre ma respiration qui semble s'être noyée quelque part vers le diaphragme. Chasser les larmes qui se sont accumulées dans mes orbites. L'idéal serait de sortir dans la rue en courant ou au moins en marchant très vite lâchant mes pleurs comme une bruine discrète. Très joli. Mais j'en suis bien incapable : il fait trop froid dehors et j'ai déjà assez de mal à me réchauffer sous la couverture en pleine journée. En plus, dehors, c'est plein de gens qui occupent tous les interstices. Je pourrais faire peut-être 20 ou 30 mètres avant de rebrousser chemin. Et revenir dans le lit en me demandant si je me remets au livre ou pas.
Tous ces gens qui me collent des pains, des gens que parfois que je ne connais même pas. Des pains mentaux bien sûr. Je ne me suis pas pris de coups depuis 20 ans. Le ressac dégoutant des scènes où je me mets minable tout seul. Première vague de rasoirs, deuxième vague de rasoirs, et ainsi de suite. La houle qui fait alternativement flic-floc et schlack-schlack. Comme un fruit qu'on pèle sans vraiment se demander s'il est vivant, si c'est animal ou légume. Ils font pareil avec moi. Je ne suis pas vivant. Ou alors, à la rigueur, comme un crustacé. C'est robuste les crustacés, on les balance en vie dans l'eau bouillante avant de les manger. Pas de pensées émues pour l'arthropode, puisqu'un crustacé, ce n'est jamais qu'un insecte à exosquelette avec nettement plus de bonnes choses à l'intérieur. Heureusement, sinon personne n'en commanderait dans les restaurants, et les chinois ne mettrait pas d'énormes blattes et leur carapace dans des aquariums à l'entrée. L'important, c'est de traiter la plus ou moins vermine non pas avec mépris mais avec indifférence. Ne pas s'attarder aux pensées intimes du hanneton ou à leur possible existence.
Le livre a mauvais esprit. Ou mauvaise influence. Il m'oblige à le lâcher et à faire des aller-retours contrariés dans les 40 m2 encombrés d'un tas de saloperies que je devrais ranger. Mais ce n'est évidemment pas le moment. Pas alors que je pense à 1) qui m'envoie chier alors que je n'ai rien fait 2) qui m'a probablement envoyé chier mais je ne me souviens plus 3) qui m'enverras chier la prochaine fois que je le/la verrais. Pas alors que j'ai les mâchoires si serrées que je vais encore faire sauter des dents à terme. D'ici quoi ? Un mois, deux mois, six, je sentirai comme une palpitation molle dans la bouche, vaguement douloureuse : je mettrai mes doigts pour voir ce que c'est, mais j'aurai déjà deviné, alors j'irai à la pêche et, après un petit coup sec légèrement rotatif, je ramènerai  une molaire pas en très bon état, le dessus tout crevassé, et les racines un peu sanguinolentes.
Le livre est très classe, il décrit tellement bien les sensations,  les jugements réflexifs, une précision de qui est qui et comment, tout ceci s'articule merveilleusement, on dirait un psychiatre à l'armée qui met soigneusement en ordre ses fiches de P4 et de ceux qui se foutent ouvertement de sa gueule pour essayer de tirer au cul. Quand je pense à moi, c'est toujours très opaque, je ne ressens rien de manière claire, qui puisse être expliqué à un tiers. Je me regarde et c'est comme une silhouette, un double noir, au travers duquel on ne voit rien, et à l'intérieur duquel toute exploration est impossible. C'est une masse pas très agréable, comme un oedème, sauf qu'un oedème enkyste un corps et qu'il n'y a pas de corps. Enfin, si, il y a un corps, enveloppé de peau, traversé de fourmillements et de raideurs qui se déplacent lentement, mais essentiellement dans les mâchoires, le haut du dos et les lombaires. Ce n'est pas de ce corps là dont je voudrais parler. Tout le monde le voit, et personne n'en doute. L'autre me pose problème, le bloc sombre qui ne dit rien, ne transmet rien et qui, du fait de sa couleur passe-muraille, est invisible.

Tous les jours des gens disparaissent. C'est ce que prétendent les rapports de police. Si on creuse un peu le sujet, on s'aperçoit que :
1) Une partie de ces gens s'enfuient pour une raison ou pour une autre, changent de vie, d'identité, de pays, que sais-je ?
2) Une autre, on la fait disparaitre. Tueurs psychopathes, traite des blanches, meurtres crapuleux et bien dissimulés. Cette partie là, donc, on la fait disparaitre.
3) Cas particulier du précédent  : des gens meurent de mort naturelle dans des endroits isolés et on ne retrouve pas leur corps.

Ce qui veut dire qu'au final, personne ne disparait. Même les morts ne sont pas des disparus. Ils sont bel et bien là, dans le cercueil ou sous la terre, mais il va falloir un certain temps avant qu'il n'en reste rien. Nos chers disparus n'ont pas disparu. Il y a un temps de latence, mais personne n'en tient compte. Disparaitre, ce n'est pas ça. Il faudrait s'amenuiser au fur et à mesure jusqu'à ce que les traces de soi deviennent si infimes qu'on puisse conclure à une disparition. Mais c'est impossible pour des raisons triviales. Parce que l'amenuisement va de pair avec la perte du contexte social, en d'autres termes, à force de dériver d'hôtels obscurs en hôtels encore plus obscurs, on finit par ne plus être capable de gagner de l'argent, et c'est aussi un des buts de l'opération. Sauf que le corps se rebiffe, parce qu'il a faim, froid, mal et qu'il faut de l'argent pour enrayer cette hémorragie, et que cet argent, il faut aller le chercher en s'extrayant de la province amoindrie que l'on a mis tant de temps à construire.

En résumé : personne ne disparait et ne peut même le faire. J'ai beau le savoir, je me rêve encore en bourgeois de Calais, la corde au cou et en chemise de nuit à l'ancienne, marchant vers les soldats anglais avec leur casque rond à la con sur la tête, sauf que je les dépasse et poursuis mon chemin sans que personne ne s'en aperçoive et je continue sur la route, jusqu'à ce que je me dilue enfin sur la ligne d'horizon, à moins que je ne sorte du décor dans un virage ou après le sommet d'une côte.

Alors je reprends le livre, pour 3 ou 4 pages, parce que je n'ai rien de mieux à faire, et que le mal qu'il me fait, je lui extorque et j'en redemande.

Posté par memapa à 00:02 - Confidences - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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