07 mars 2008
Une fille nue
[...] Tu vois, c'est vraiment du boulot. Tu peux pas demander d'emblée « bonjour, mademoiselle, je peux vous accompagner chez vous et faire des trucs avec ma bite ? ». Parce que ça ne se passe pas comme ça. T'es comme de la morve sur une toile cirée. On s'en écarte instinctivement. C'est normal. Tu fais partie du dernier choix, celui devant lequel on hésite avant de décider, que finalement, non, on va plutôt faire ceinture. C'est du moins ce qu'elles se disent, elles. Alors que t'aurais bien envie, toi, d'en faire tes éponges.
T'étais avec cette grande fille aux traits si réguliers, à l'air si évanescent, si préraphaélite. T'aurais pu tout aussi bien être sous la table en compagnie des chewing-gums écrasés. Elle assurait le minimum syndical à la voix, c'est vrai, mais comme une obligation, un truc chiant qu'on doit faire, rendre visite à la vieille tante pénible par exemple. T'étais comme un labrador puant, baveux, casse-couilles, toujours fourré au mauvais endroit, un truc plein de poils qui vous monte dessus, et qu'on repousse, mais gentiment, frapper les animaux, ça passe mal en public. Et au moins, les labradors, ils ne parlent pas. On n'est pas censé faire semblant de suivre.
Et puis, la bite ... C'est un peu pour rouler des mécaniques. Tu veux pas tout le truc. Juste un peu. Mais, c'est justement là le problème. Autant tu peux faire comprendre que tu veux coucher avec elle, c'est dans l'ordre des choses, autant tu vas passer pour un taré si tu veux juste qu'elle se déshabille. Là, tu vas lui foutre la trouille. Tandis que la capote dans une main, et le sourire aux lèvres, c'est du standard. Tu pourrais tout aussi bien lui proposer de se faire monter par un mulet.
Mais je sais que c'est vrai ! Je sais que tu voudrais simplement aller chez elle, dans son univers, et qu'elle enlève ses vêtements. Rien de plus. Qu'elle se branle devant toi ? Rien à foutre, non ? C'est pas ça, la capture de son intimité. Idéalement, tu voudrais rester chez elle à la regarder vivre. Comme si tu étais un meuble, même pas une présence. Un regard qui la suivrait. La voir s'enlever les petites peaux des orteils, balancer ses culottes sales dans le panier, de loin, comme au basket et rater une fois sur deux. Sa vie, rien que pour toi. Un simple témoin. Ca te remuerait les tripes autrement plus que de la regarder se caresser les soirs où elle le sent bien, non ? Si tu donnais dans le tout venant, t'aurais eu son corps, au mieux. Et t'aurais rien eu en fait, parce que, son corps, elle l'aurait gardé rien que pour elle, prêté à l'extrême rigueur, comme une couverture faite de sa peau pour que tu t'essuies dedans. C'est pas important tout ça. Ce que tu veux, toi, c'est sa vie, c'est l'intégralité de son monde.
Bien sûr qu'elle ne supportera jamais ça. Aucune d'entre elles. Tu pourras être aussi discret que possible, elle finira par trouver que tu lui bouffes l'espace, que tu lui pompes l'air, presque au sens strict. Son applique murale, elle lui pompe son air ? Et pourtant, tu serais moins importun que n'importe quelle bricole d'aménagement intérieur.Tu te feras virer en deux temps, trois mouvements. De toute façon, ça n'aurait jamais commencé. On en parlait tout à l'heure.
Oui, je sais, ça a marché. Une fois, une seule. C'est ta vision du paradis, la preuve par neuf que tu n'es pas juste au monde pour attendre que ça se tire. Tu me l'as raconté tellement de fois.
Tu étais chez elle, en ami, elle avait confiance en toi, on fait toujours confiance aux labradors un peu gras et à leur regard comme de la buée. Personne n'imagine que gros nounours, il pourrait être capable d'aimer ou de faire des trucs sales dans l'alcôve. On parle de choses et d'autres, c'est anodin. Et puis tu lui as demandé. Surprise et réticente. Très réticente. Et tu lui as fait ton grand numéro à la limite de la pleurnicherie, les explications à n'en plus finir, en boucle, la voix de petit garçon battu, les bras grands ouverts tu ne me fais pas confiance ? Tout ce cinéma, comme une mauvaise sueur, alors que JUSTEMENT, à toi, on pouvait faire confiance. A qui donc si c'était pas à toi ? Une sincérité comme une absence de peau, les muscles à vif, plus vulnérable qu'un chaton sous un marteau. Elle a du le comprendre. De manière instinctive. Que tu étais l'enfant battu et que rien de mal ne pouvait provenir de toi.
Pas dans la chambre, ici, dans le salon. Aucune importance, mais tu saisissais et ça allait de soi.
Si maladroite, debout sur la moquette, passant d'une jambe sur l'autre, le regard en dessous, une main devant son sexe et l'autre sur ses seins. Tu lui as fait remarquer et elle les a écarté, comme un Jesus en croix. Difficile d'être naturelle, de dégager les bras sans qu'ils aient l'air de sémaphores.
C'a été le seul jour de ta vie, le seul dont tu te souviennes. Assis sur ta chaise face à cette fille embarrassée, un peu craintive, à te sentir comme le fils de Dieu, comme le type qui découvre la raison de l'existence du monde. Une minute tout au plus à rester suspendu. Tu n'avais rien vu de plus beau. Et ne le verras plus. Bien sûr, les seins un peu tombants et les hanches empâtées. Classique pour un corps. Mais tu n'en avais rien à foutre du corps. Le corps, c'est rien. Seul comptaient son acte et les merveilles qu'étaient ses seins tombants et ses hanches empâtées. Elle ne comprenait pas vraiment. Moi non plus d'ailleurs. Et tu me l'as tellement raconté de 500 façons différentes et toujours aussi informes que j'ai des doutes en ce qui te concerne.
Tu lui as dit qu'il était temps de se rhabiller. Bien avant qu'elle n'envisage de le faire. Elle t'a remercié avec des mots confus, et tu l'as laissé partir dans sa chambre pour remettre ses fringues. Dans l'ordre des choses.
Tu es encore resté une petite heure à reprendre le fil des choses et autres en buvant le blanc sec qu'elle avait sorti comme s'il s'agissait de marquer le coup, mais en restant attentif à bien garder tes distances et de fait à les accroitre furtivement sans qu'elle le remarque. Sur le seuil, elle a demandé si tu voulais qu'elle t'embrasse et tu as dit non avant de poser tes lèvres chastes sur son front. Et tu es rentré chez toi.
La seule histoire que tu racontes, encore et encore, que tu me racontes perdu dans ta boucle, celle qui t'innerve et te fait te lever le matin. [...]
06 février 2008
Aux confins II
Finalement, je l'ai achetée la maison. Bois recouvert de tôle ondulée, donc. Au bout d'un sentier poussiéreux en été et boueux en hiver, soit 8 mois sur 12.
Je n'y ai jamais vu personne.
C'était le but de la manoeuvre.
Les gens de l'épicerie viennent me livrer entre deux et quatre et déposent mes achats dans le petit appentis. Je suis toujours à ce moment en haut des micro-falaises à contempler les oiseaux se faire balayer par les rafales au ras des vagues. Je leur laisse l'argent sur la table, avec mes instructions pour la prochaine livraison. De toute façon, il n'y a pas grand chose sur cette île ; patates, bacon canadien, poisson fumé. Pas de surgelés, le groupe électrogène n'étant là qu'en secours pendant la mauvaise saison quand il faut démonter les panneaux solaires avant qu'ils ne soient emportés par les trop fréquentes tempêtes. Le frigo fonctionne au gaz, tout comme la cuisinière et la chaudière. Si quelque chose a augmenté, ils me le notent sur une feuille de papier et je fais l'appoint la fois suivante. On fait toujours confiance aux timbrés.
L'argent des allocations est apporté par une femme qui a la procuration et à qui je donne 50 euros par mois pour sa peine. La visite au banquier en sa compagnie avait été mon dernier acte social, les ultimes visages entrevus avant l'exil et le refus.
Et le sexe, me direz-vous ? Aux branlettes frénétiques du début ont succédé un morne effritement de ma libido. Ce qui était prévisible. Sans désirs en général, sans désir pour la chair en particulier. Ce n'est ni bien, ni mal. C'est comme ça. La vivacité du lichen et ses grands élans lyriques. La vie n'est certes pas belle. Mais pas douloureuse non plus. Elle est cireuse, d'un morne reposant. Végétative.
Mais ces gens ? Ces gens dont je dépends (mais que je paies) ? Ne profitent-ils pas de la situation pour me voler, m'imposer des prix que je n'irais jamais vérifier ainsi qu'ils le savent fort bien ? Sur le fond, je m'en moque : non seulement je parviens à survivre dans des conditions assez douillettes, mais me reste en fin de mois un petit reliquat que j'entasse dans un bocal à confiture sur le buffet de pin blanc.
La femme ... Oui, c'est vrai, elle a essayé de garder pour elle une partie de ce que me verse l'Etat. C'était si facile, je n'avais qu'une idée très vague du montant, lequel, semble-t-il, augmente doucement d'une année sur l'autre. Elle m'a un jour laissé un mot pour s'excuser de ce qu'elle avait fait, pour exprimer sa honte et me dire qu'elle allait me rembourser ce qu'elle m'avait pris. Je lui ai répondu que ce n'était pas grave et qu'elle pouvait bien le garder (les billets-navettes à son intention sont « postés » dans une boite de cacao vide, ceux pour l'épicier dans le tiroir). Mais j'ai retrouvé un beau jour près de 600 euros dans la boite de cacao. Qui sont allés rejoindre ses frères dans le bocal à confiture. Elle en avait surement plus besoin que moi, mais qu'y faire ?
Je repense souvent à sa lettre : elle était détrempée, comme si elle avait pleuré comme une madeleine en la rédigeant. Ce que j'avais trouvé et continue de trouver excessivement mélodramatique. Mis en scène pour être plus exact. Je n'en demandais pas tant ...
03 février 2008
Chez les snipers
C'est le boss qui m'aurait envoyé là-bas. Un reportage pour sa série sur les otakus pervers et/ou dangereux. On va dire que ça se serait passé comme ça, même si c'est très improbable. Parce que dans la vraie réalité, je l'aurais envoyé chier, le redac' chef, avec ces sujets racoleurs à deux cents et trois étiquettes de camembert. Pourquoi pas un film de société sur le speed-dating pendant qu'on y était ?
Bref, le suisse, il m'aurait attendu à la gare de Lausanne. Une sale gueule de pas vraiment normal, entre l'Unabomber et un milicien de l'Idaho. Et m'aurait embarqué séance tenante dans son pickup Nissan 4x4. J'aurais eu le droit de tripoter le Dragunov SFD, assis à la place du mort, sans chargeur, ni cartouche engagée dans la culasse, il va sans dire. Pas le top du top, surtout avec la lunette PSO-1, qu'il m'aurait expliqué, sombres histoires de minutes d'angle et de condensation, mais comme j'étais qu'un mickey inculte, hors de question qu'il me sorte toute sa collection et ses biens les plus précieux et peut-être illégaux.
Dans l'humide forêt de feuillus, je l'aurais regardé s'allonger dans sa tenue camouflée un peu trop grande pour lui et aligner les cartons à 500 mètres de distance. Même pas le droit de fumer : la cible aurait pu remarquer la fumée ou sentir l'odeur pour peu qu'elle eût été sous le vent. Tu parles ... La cible ... 5-6 pots de peinture vide, le genre à s'enfuir et à se terrer au moindre craquement de branche. Et pendant qu'il balançait une vingtaine de 7.62x54R parmi les troncs, je me serais demandé si quelqu'un savait que j'étais là pour que mon corps puisse être retrouvé au cas où le taré se la serait jouée commando spécial avec une balle dans la nuque pour l'affreux espion rouge...
12 décembre 2007
Je viens vous voir
Aujourd'hui je suis venu vous voir sur votre lieu de travail.
Normalement, je n'aurais jamais du arriver jusqu'ici.
Je ne sais pas trop ce que j'ai bien pu raconter aux hôtesses d'accueil en bas, mais elles m'ont laissé monté.
Et je suis là, à vous fixer au travers de l'espèce de baie vitrée qui me sépare de l'open-space.
Un type passe et me demande ce que je fais là. Sans cesser de vous regarder, je grommèle quelque chose d'indistinct, que je dois voir la secrétaire, un truc comme ça.
Il s'en va, pas très convaincu, et je continue à suivre le plus ténu de vos mouvements.
Finalement, une femme se pointe et m'explique que c'est elle, la secrétaire, et qu'elle aimerait bien savoir ce que je lui veux. Des prospectus, je veux, de la paperasse sur papier glacé à emporter pour me faire une idée. Vous êtes qui, d'abord ? Moi, un client, un futur client, mais incognito, vous pouvez pas comprendre, y'a des projets de fusion colossaux, je ne peux rien divulguer.
Je crois qu'il va falloir que vous sortiez monsieur.
Je n'insiste pas et sort, suivi par un regard lourdement suspicieux.
Le lendemain, c'est en bas de la tour que je vous attends.
Dehors, dans le froid et un début de crachin.
Les hôtesses, qui se sont probablement faites engueuler à cause de l'incident d'hier, ne m'ont pas laissé trainer à l'intérieur. Elles ont même menacé d'appeler les vigiles.
Pas grave, je connais l'heure approximative de votre sortie. A 90 minutes près. Une paille. J'ai une parka à capuche et des moon-boots. Une touche d'enfer. Ce qui ne vous empêche pas de passer à moins de 10 mètres de moi sans m'accorder la moindre attention.
Vous le faites exprès ? Ou vous ne me reconnaissez pas ?
Ne me dites pas que vous ne m'avez jamais vu.
4 jours de suite, ça dure. Même scénario : la star de ciné franchit la courte distance jusqu'au RER, hautaine, et ignore l'épouvantail pour nuit de Noël.
Et puis, je ne sais pas. Vous ne sortez plus.
Je vérifie pourtant bien le matin que vous allez pointer.
Mais je ne vois vois plus jamais dehors après vos 9 heures salariées.
C'est le lundi suivant que je comprends : vous vous déplacez désormais en voiture et descendez direct en ascenseur jusqu'aux parkings.
Y entrer par la sortie ne présente pas de difficulté particulière, même si je croise des bagnoles en sens inverse, conduites par des types qui font une sale gueule en m'apercevant.
J'erre des heures là-dedans sans vous y trouver, et je ne peux pas prendre le risque d'y trainer trop longtemps de peur de me faire repérer.
Méthode de chasse du furet : courir partout à toute allure en quête d'une proie et dégager fissa.
Une semaine de perdu.
Et enfin.
Vous.
Glissant une clef dans la portière de votre Clio vert bouteille.
J'hésite à m'approcher un petit peu. Après tout, l'important est de noter le numéro de l'emplacement. Je vacille donc sur place, indécis. Et c'est à ce moment là que vous me remarquez. Vous restez bloquée dans cette position un peu grotesque (bras contre la portière, cul un peu surélevé et de traviole).
C'est aussi à ce moment là, ou très peu après, que les vigiles m'alpaguent.
Ca vous sort de votre transe ; vous rentrez dans la bagnole, démarrez en faisant mal au compte-tours et partez en quelques manoeuvres à la fois brutales, rapides et maladroites.
Furieux de vous voir filer ainsi, sans style, je traite les vigiles de tarlouzes SM cuir.
Et les pains dans la gueule commencent à pleuvoir.
09 décembre 2007
La femme-escargot
On s'était retrouvés là pour un reportage. Là, c'était un endroit paumé, une combe désolée au bas de laquelle le village de yourtes avait été dressé. Entre nous, on l'appelait Le Camp. Sans raison bien définie ; on était plutôt bien disposés envers ces gens qui avaient quitté les circuits lambda. Je suppose que c'était cet environnement sinistre qui nous avait inspirés.
On était là pour les interroger ces gens, pour savoir le comment ordinaire, le micro-système économique qui régissait leur monde ou plutôt pour qu'ils nous disent si, oui ou non, il était viable. Et sous quelles conditions, avec quelles astuces. On avait toujours fantasmé, les uns comme les autres,sur l'autarcie radicale, et on venait, curieux - et d'une certaine manière pleins d'espoir - pour que les autochtones nous racontent de quelle façon c'était possible.
Avec la DV, la perche et quelques micros HF.
Mais, expliquer qu'une autre vie était envisageable et ses modalités, ça les emmerdait les gus. Tous leurs visiteurs devaient arriver la gueule enfarinée au zoo humain pour leur poser les sempiternelles mêmes questions. Nous répondre de nous y mettre pour de bon, au lieu de rester à tripoter nos espoirs confus et quelque peu effrayants, voilà ce qui les démangeait, les habitants des yourtes.
D'autant que leurs conversations tournaient toutes autour de la femme-escargot. Notre présence n'y avait rien changé.
Je me suis retrouvé dehors avec le médecin, dans le vent polaire descendu des montagnes. Interdiction de fumer dans les yourtes. Alors les accros de la clope étaient bien obligés de bavasser ensemble, tirant sur le cylindre rougeoyant, et meublant les inter-bouffées, de quelques mots et phrases.
Il était gynécologue de formation et avait tout laissé tombé quand il avait pris conscience de ce à quoi était promis les gamins qu'il mettait au monde, de ce sur quoi la souffrance des mères en clinique allait fatalement déboucher.
C'avait été une bonne chose pour le groupe d'avoir un médecin. Les frais diminuaient et les contacts avec le monde extérieur pouvaient se faire encore plus rares.
C'est en apprenant son ancienne spécialité que la femme-escargot avait formulé sa demande.
- C'est que l'escargot est hermaphrodite, voyez-vous. Enfin, pas vraiment. Il est mâle ou femelle, pas les deux en même temps. Il ne peut pas se féconder lui-même.
- Oui, je sais ...
- Bon, ben, c'est ça qu'elle voulait la femme-escargot : auto-engendrer. J'ai eu beau lui expliquer que c'était pas possible, mais elle a rien voulu savoir. Quelle prise de tête !
- Et ?
- On a fini par arriver à un ... Un protocole, disons. Quelque chose qui pouvait la satisfaire et qui soit techniquement possible.
- Fécondation assistée ?
- C'est ça, oui. Elle ne voulait pas d'un géniteur. Alors on a transigé pour un géniteur anonyme. Mais fallait que ça se passe en secret.
- En secret ?
- Oui, c'est ça le pire. Vous imaginez déjà que faire une fécondation assistée dans un endroit pareil, c'est pas vraiment de la tarte. Mais elle ne voulait pas s'en rendre compte. Elle voulait un truc comme la vierge Marie, je me réveille un matin en cloque, c'est un miracle, rendons grâce au Seigneur !
- Vous déconnez !
- Non, c'est bien là le drame. Je ne déconne pas. Il a fallu qu'on se glisse dans sa yourte durant son sommeil, qu'on en profite pour lui faire une anesthésie alors qu'elle était inconsciente et qu'on lui envoie le machin, enfin bref ...
- Sur le fond, ce n'est pas très légal, non ? Et les normes de sécurité, et tout ça ?
- C'est pas l'hôpital américain de Neuilly ici. Et de toute façon, elle avait signé une décharge. Enfin, verbalement. Mais attendez. Ca a pas marché tout de suite. On a du s'y reprendre 3 fois !
- J'arrive pas à croire qu'une opération de cette envergure soit possible dans un ... endroit comme celui-ci
- J'ai gardé des contacts à l'hôpital de Pau ; des amis sont venus m'aider ; ils ont même apporté un peu de matos. C'était un bordel, vous imaginez même pas !
Evidemment, on est allé la voir, la femme-escargot.
On a d'ailleurs été un peu déçus. Juste un peu renfermée, mais rien de la folle en technicolor à laquelle on s'attendait. A vrai dire, ce fut même la seule a nous expliquer de bon coeur l'économie du village, comme si elle ne tenait pas à parler de son cas, et pratiquait la diversion à outrance.
Le gamin était plus intéressant : ouvert et pétant le feu, comme tous les gosses, il avait toutefois une subtile qualité supplémentaire : il avait la grâce du chat, cet air de s'en foutre de nous et de nous tenir pour quantité négligeable, tout en restant avenant et pour tout dire suprêmement élégant.
Il était là sans vraiment y être, nous faisant l'aumône de ses sourires éblouissants, mais on sentait qu'il pouvait partir à tout moment faire sa sieste ou cavaler dans la rocaille.
Très intelligent, aussi. Très brillant. Mais avec toujours cette impression de nonchalance, de ne pas nous dévoiler toutes ses capacités.
Fascinant, mais protégeant son intimité sans que quiconque ose passer outre.
Quand on est parti, il m'a offert (pourquoi à moi ?) un sifflet taillé dans du bois. Sauf qu'à la place de la tête d'oiseau réglementaire, il était orné d'un masque de tragédie grecque. Celui qui sourit. En miniature, bien sûr.
04 décembre 2007
Pathétique
Etre pathétique en slip dans son salon, c'est une chose.
En public, c'en est une autre.
Alors on évite le public, on monte des escaliers, on les descend, on franchit des portes, on les pousse, les tire, on arrive dehors, c'est la rue, on avance, vite, vers le fond, vers l'horizon, ou plus prosaïquement vers le prochain feu, on marche, on marche, une station, deux stations, dix, on respire difficilement, et l'on se rend compte que de toute façon, on va arriver quelque part, toujours quelque part, il n'y a pas d'issue, de vacances à espérer au bout du chemin. On va se retrouver en territoire connu, on va tourner en rond, les nuées vont me rattraper, laisser tomber les trucs neigeux/humides/froids sur ma tête, et qu'est-ce que je vais faire. Continuer vers le prochain feu, même si c'est inutile en espérant malgré tout que la cuisson des sucres rapides me videra le crâne ?
Ou retourner à la maison, se caler dans le canapé, tout recroquevillé, en offrant le moins de surface possible aux morsures ?
Seul de nouveau avec les images, les baffes dans la gueule qu'on s'envoie avec l'énergie du pénitent, mais quel con quel con, mais comment je peux être aussi - tape sur le front - comment je peux, pourquoi y'a pas de robinet de purge, pourquoi ça me colle comme ça, soyons réaliste-logique-grand garçon, tiens je l'écris ce qu'il faut faire et ne faut pas faire, 50 fois même comme une punition à l'école, et ça sert à rien, que dalle, zéro pointé, on fixe la feuille et c'est comme écouter la radio, ça rentre par une oreille, ça sort par l'autre, en boule le papier et jokari mou contre le mur, faut autre chose, con, con, con, le néon plein pot 30 fois par minute derrière les yeux.
Ne pas être pathétique. Ou l'être tout seul, à larmoyer vaguement sur la cuvette des chiottes, à se reprocher des trucs, des machins, des bouts de phrases à décortiquer, retourner, analyser, dissections biaisées d'emblée, imaginer la chignole dans la tempe pour expulser les images, faire péter les os du front contre le rebord du lavabo, cinéma tout ça, du flan, ridicule, pathétique, tu crains mon pauvre vieux, allez sort de là, fait quelque chose. Marcher ? Dehors ?
Et toujours les images et le manque derrière, les griffes du singe ou ce qu'il en reste en train de racler l'intérieur des veines, crisser sur les tissus, mais en dedans, ça fait plus mal, oh arrête, ça fait pas si mal que ça, picoler, beurk, se remettre au truc, merci bien, un an pour s'en sortir, rien, alors, non, faut être patient et rester bras ballants au milieu du bordel à fixer d'un oeil vague n'importe quoi en attendant que ça passe, que la date de péremption advienne, que tout cela soit fini, l'espoir fait vivre. Attendre. compter les jours, faire des petites croix en douce dans des agendas qu'on dissimule, pas de témoins surtout.
Le ridicule tue.
12 novembre 2007
Teresa
Teresa, elle s'appelait. Directement débarquée de Jaen avec son accent à couper au couteau. Que je ne pouvais que lui envier, malgré mes R grasseyants à la parigote.
Sous le charme, elle était ; subjuguée. Ne fut-ce que parce que je devais être une des rares personnes ici à savoir où pouvait bien se situer Jaen. Et à l'avoir vu de ses yeux vu.
A tisser aussi de mes mains les tenants et aboutissants du zezeo et du seseo. A m'appuyer sur El seseo valenciano de la comunidad de habla alicantina (Universidad de Alicante, 1984) [1].
Pour une prof de français débarquée à Paris, c'était la fête.
Sans compter mes citations de Lorca ou de Machado au débotté.
La place entre ses cuisses me paraissait garantie, mes fesses à l'air qu'aurait contemplées depuis le velux quelque pigeon voyeur et libidineux.
Il n'en fut rien. Je glissais comme une savonnette. Mieux valait jouer les érudits plutôt que d'aller renifler langue en avant sa toison brune. Que je suppose brune, pour être honnête.
Une fois le masque fixé, il devient difficile de faire marche arrière ou même de bifurquer. Le rôle, à force d'avoir été trop répété en devenait un cilice. Dont je ne tentais plus de me débarasser. L'idée initiale qui était de poser mes mains sur ses seins légers avait finie par se dissoudre.
J'étais devenu monsieur le professeur, une sorte d'oncle putatif un peu à la masse, mais gentil quand même dont on supporte la fumée de pipe et les digressions à demi séniles.
Et de loin en loin, elle finit par disparaître à son tour, et ne me resta plus que l'idée de sa toison brune. Je me retrouvais seul et imbécile tandis qu'un amant plus prosaïque devait goûter à la tiédeur de ses espaces internes...
1 - Ca commence comme ça : Si nous considérons le langage en tant que forme de comportement social, l'interaction verbale apparait comme un processus étroitement lié au contexte culturel et à la fonction sociale, et le texte (ou le discours) comme adapté à des normes et à des attentes socialement reconnues. Les faits linguistiques doivent être analysés en tant qu'éléments de langues vernaculaires, dans le contexte plus vaste du comportement social.
23 octobre 2007
Présences II
Les autres forment-ils une race différente ou « descendent »-ils d'humains, comme les fantômes ?
Personnellement, je préferais la première hypothèse. Ne fut-ce que pour lever la malédiction de la race sapiens unique. En admettant que les autres soient sapiens, bien entendu, ce qui reste à démontrer.

Il semble, malheureusement, qu'il faille recourir à la seconde explication. Certains lieux sont propices aux apparitions des autres. Lieux déserts et soumis à une intense luminosité. C'est cette dernière qui parait altérer les tissus et leur donner cette translucidité caractéristique des autres.

La lumière artificielle convient aussi à la transmutation. Ce cliché tend de surcroit à prouver que certains humains se soumettent de leur plein gré à l'action dissolvante des photons. Et donc qu'il existe des volontaires qui désirent passer à l'état d'autre.

Au début, l'autre peut être discernable alors que son « porteur » ou son « modèle » est encore présent (ie : parfaitement décelable) dans le monde des humains. J'ignore encore dans quelles conditions la séparation s'effectue (mort du sujet initial, départ pour quelque destination assez lointaine pour assurer l'autonomie de l'autre, ...).

On a vu que les escaliers d'immeubles conviennent à la fois à la présence et à la « naissance » des autres. Les salles des musées peu fréquentés aussi. Ou les recoins excentrés de lieux pourtant balisés et courus (ici, la Bibliothéque Nationale).
22 octobre 2007
Présences
Dans les immeubles, en journée, vivent les autres.
Pas des fantômes au sens strict.
Des habitants parallèles.

C'est que personne n'emprunte les escaliers, pendant les heures ouvrées. Les humains stricts sont au travail ou devant la télé. Mais pas dans les escaliers. A la rigueur, dans les ascenseurs.

La nuit, paradoxalement, on ne les voit pas. Ils se dissolvent dans la lumière électrique trop crue. Il n'y a qu'en journée, avec l'éclairage bancal filtré par les fenêtres à la transparence douteuse, qu'on peut les distinguer, faire le point.

Les autres se font le plus discrets possible. Pas le genre à secouer des chaines, à faire chuter les objets, à affoler les populations. Ils ne peuvent être à l'origine des histoires de fantômes ou d'esprits frappeurs.

Les autres partagent notre habitat depuis l'aube de l'humanité. Il étaient déjà dans les coins sombres de nos cavernes, dans les bois à moitié défrichés qui entouraient nos villages. S'il y a symbiose, j'ignore quelle est sa nature exacte.

18 octobre 2007
La connaissance de la douleur
Des fois, comme un malaise. A lire des gens qui souffrent, qui vibrent, singularités scintillantes mises en scène à grand renfort, s'il le faut, de style ampoulé. Et au détour du chemin, voilà qu'ils vous parlent de l'indicible qui s'abat, d'une pluie d'étoiles à l'intérieur, d'un gouffre qui brusquement bée à l'audition du single de Michel Sardou. J'exagère un peu, c'est vrai. Mais dans l'esprit, c'est cela.
Comme quoi, même les amateurs de Celine Dion ont fini par s'accaparer le vocabulaire ad hoc pour se portraitiser en Camille Claudel à demi-morte, dévorée par ses démons.
Il y a là comme un foutage de gueule.
Comme le dernier des beaufs télévisuels qui vient glisser Mallarmé en douce dans son discours, suivant les directives de son attaché de com.
Les petits souffrants ont piqué la panoplie des grands souffrants. Il y a là quelque chose d'obscène. A voler ainsi tout ce qu'il restait à celui ou celle qui n'a plus que la compassion d'autrui pour béquille. Toute la gradation de la douleur se résoud dans le vague étang tiédasse du « mal-être ». Et tant pis pour les OS des nerfs passés à l'émeri.
Bien sur, il y a aussi quelque d'obscène à se disputer « l'honneur » d'être le plus prostré d'entre les prostrés. Comme si un unijambiste manchot et borgne venait réclamer sa place réservée dans le métro à un simple unijambiste.
N'empêche qu'il y a là des relents d'escroquerie. Un jour, peut-être, des isotopes radioactifs seront injectés et l'on déterminera au scanner l'intensité des zones de souffrance au niveau du cortex. Et cette souffrance ainsi quantifiée, indexée, permettra une allocation des ressources (financières et autres). Ainsi que, pourquoi pas, la délivrance d'un brevet, d'un diplome, d'un certificat. Ce sera le temps de la connaissance de la douleur. Bien entendu, des petits malins absorberont telle ou telle substance avant l'examen pour fausser les résultats. Comme un vulgaire cycliste dopé.
D'un autre côté, cela ne pourra advenir que dans un monde proche du paradis, dans une utopie à la limite de la perfection. Et la douleur n'y sera peut-être plus qu'un lointain et désagréable souvenir ...