08 avril 2008
Meilleur souvenir du pays des cons
Et le psy me demande : quel est votre meilleur souvenir dans le monde du travail ? Le moins pire, vous voulez dire ? N'ironisez pas et n'essayez pas de me faire croire que vous avez vécu toutes ces périodes salariées comme un purgatoire sans fin. On ne vous la fait pas, hein, doc ?
Bon, alors pour vous faire plaisir et ne pas vous obliger à écrire un article sur le type-qui-vraiment-ne-supporte-pas-l'idée-même-de-travail, je vais vous raconter mon meilleur souvenir chez les assujettis.
C'est un commercial qui se pointe dans mon bureau avec d'autres tekos pour que je lui fasse un chiffrage. Je suis le dernier à m'y mettre. Je vois à sa vilaine tête de fouine constipée qu'il me demande en fait d'avaliser le budget ridiculement bas qu'il a promis à son client. Ca me laisse rêveur : est-on un enculé parce qu'on est commercial ou est-ce le contraire ? Comme j'ai un sens rare de la synergie, je lui fais le chiffrage en vrai, d'autant que, comme c'est moi qui vais bosser en vrai, je ne tiens pas à éponger la merde qu'il va semer derrière lui, si je le laisse faire. Le sous-off-de-l'entreprise reste stoïque quand je lui annonce ce qu'il en coute de travailler dans le monde réel. Puis il essaie de gratter sur ça, puis ça, ambiance t'es un bon, toi, ça peut pas être aussi long, je suis sûr que tu peux me torcher ça en la moitié du temps. Je continue à être rêveur : Les gens à qui les commerciaux ont affaire sont-ils tous des cons pour se laisser prendre à des ruses aussi grossières ou bien les commerciaux vivent-ils dans un monde protégé que défend pied à pied leur narcissisme incapable d'imaginer que quelque chose puisse exister en dehors d'eux ?
Bref le ton monte, et je lui fais remarquer, que s'il sait peut-être branler le client dans le sens de la verge, il est bien incapable d'estimer le temps que peut prendre telle ou telle tâche. Malgré son sourire professionnel cloué aux coins de la bouche, lui aussi commence à ne plus être le pote hyper-cool avec lequel j'ai gardé les cochons. Il finit par me tenir un petit discours comme quoi il est en première ligne sur le front de la concurrence et que tout le monde doit faire un effort pour remporter la bataille de la productivité (traduction : tu vas bosser 13 heures par jour, 7 jours sur 7, parce que j'ai annoncé au client la moitié du prix réel - idem pour le délai). Comme je sais qu'il est Grands Comptes et que son Stalingrad quotidien consiste à se les rouler en roulant des yeux pour impressionner les stagiaires, je lui confirme que 133 jours, c'est 133 jours.
Et pour finir, je lui balance explicitement que s'il croit que je vais me scier le caisson pour qu'il puisse toucher sa com, il peut se brosser. Ca lui la coupe 5 minutes - on ne parle pas comme ça à une tête de noeud à gourmette, ça ne se fait pas - puis raconte que je suis vachement agressif, méchant, tout ça, et qu'il va en référer à qui de droit. J'ai super peur, que je lui réponds, et j'ajoute que je pense que ça va effectivement être intéressant de laisser ze big boss nous départager. Il la ramène tout de suite moins, puis se casse en grommelant qu'il n'a jamais vu ça.
Ca c'est le meilleur souvenir.
Le pire suit immédiatement : les autres tekos viennent me féliciter, enfin quelqu'un pour le renvoyer dans ses 22 mètres ce connard, certains me serrent même la main. Je suis tétanisé par tant de veulerie : pas un ne l'a ouvert pendant l'engueulade, et je devine que ces merveilleux représentants de la France qui gagne s'écrasent comme des merdes depuis 10, 15 ou 20 ans et s'étonnent ensuite d'être traités comme des larbins.
Il suffirait pourtant de si peu pour que cela cesse et que les demeurés de l'étage du dessus cessent de se prendre pour des deus à qui tout est du. Je viens d'en faire la preuve à l'instant.
Ca me rappelle ce que m'avait dit B'. : tu peux demander n'importe quoi en tant que syndicaliste, des augmentations de salaires délirantes, l'attribution par le CE d'un cochon de lait à Noël, des putes roumaines durant les astreintes. Tout. Ce sera refusé, certes, mais ce sera considéré comme acceptable, normal, concevable. Ce que tu ne peux jamais faire, c'est remettre en cause la hiérarchie, par exemple en demandant le lourdage ou la mutation d'un petit chef particulièrement incompétent et/ou pervers.
Crime de lèse-majesté ...
03 mars 2008
Le temps d'avant
« [...] De cette époque, quelques textes que je ne relis plus qu'avec honte et, il faut bien le dire, une certaine terreur. Honte devant le monstre discret que j'étais alors, répugnance du bien-portant, bien-noté et bien-introduit-dans-le-monde devant pareille dégénérescence et pareil éloignement du normal. Terreur, car il y a toujours retour possible. Terreur, car je pourrais fort bien me réveiller un matin, les membranes protectrices ayant lâché. Vous n'y comprenez rien ? C'est normal. Vous n'avez jamais été là-bas. Les analogies seraient plates, spécieuses, incomplètes. Et vous induiraient en erreur. Prenez celle du raisin : c'est un temps où l'écrasement est quotidien, où vous êtes foulé aux pieds chaque jour, foulé, piétiné, broyé et au sens strict réduit en pulpe. Où cette pulpe, rapidement débris de pulpe et fragments de débris, est systématiquement re-broyée, re-foulée, sempiternellement, à l'infini. A tel point qu'on finit par se demander ce qu'il reste à pulvériser, puisque par définition la poussière ne peut plus être pulvérisée. Mais c'était pourtant le cas. Et, ce, sans qu'il en sorte autre chose qu'un liquide amer ou pas de liquide du tout. La pulvérisation en soi. Limitation de l'analogie du raisin.
Amphigouri ? Enflure ?
Je pourrais l'affirmer, ce qui serait - par ailleurs - un moyen de retourner là-bas par la bande, au moins d'en ramener une saveur. Mais c'est plus certainement un problème de conception. Je veux dire : ce serait comme expliquer des nuances sonores à un sourd de naissance. Conception donc : ce qui ne peut être imaginé parce que non expérimentable, ne peut être transmis par la parole, puisque les mots, ce sont les vôtres ; ils ne peuvent décrire les situations qui vous sont inconcevables. Et si j'inventais les miens, vous ne les comprendriez pas. Un homme à qui l'on aurait greffé une truffe de chien ou un chien à qui l'on aurait greffé un cerveau d'homme, ne seraient pas plus ennuyés pour décrire leur quotidien ainsi enrichi. Encore qu'en l'occurence, on ne puisse parler d'enrichissement.
Se penser rien et moins que rien à exterminer avec rage, ce n'est qu'une approximation de la situation, approximation rapide, mais grâce à laquelle je pense ou crois penser que je n'aurais rien à gagner à ce retour.
Ce qui n'a rien de trivial, pour être honnête. L'état de pulpe salie et de pulpe de pulpe fait saliver. Il y a un plus presque évident. Et pas seulement l'appel du gouffre. C'est de la mauvaise littérature, et elle ne dit rien de plus qu'elle est mauvaise. Quand je parlais de saliver, ce n'était pas un joli mot, une belle expression ; ça fait vraiment saliver, ce genre de souvenir du moins que moins, le jouir d'être de la merde.
Je n'y arrive pas. C'est trop loin, peut-être. Mais plus probablement, défaut de conception.
Une chose est certaine : Il faudrait pour ce retour, faire sauter les membranes : la première, l'explicite, la membrane qui isole de la dépression. Celle qui permet de se croire tiré d'affaire - et je le suis peut-être réellement. De toute façon, elle est flagrante même pour des témoins extérieurs. La seconde est la dépression elle-même, membrane implicite qui protège de ce dont je vous parlais. Entre l'horreur pure indéfiniment réitérée (désolé pour la pauvreté de cette expression) et la routine réconfortante de la dépression, routine qui réinstalle dans le monde, il y a - justement - un monde. Je sais, c'est paradoxal, mais la dépression, c'est un plus, un pas en avant vers la vie.
Vous n'êtes pas obligé de me croire. [...] »
Statut : Candidature rejetée
05 février 2008
Aux confins I
Les loisirs étaient rares. Venu du continent depuis Halifax, puis depuis l'île principale dans un petit bimoteur à 6 places sous la quotidienne averse atlantique, je m'étais retrouvé dans ce Bed & Breakfast aux murs extérieurs recouvert de tôle ondulée comme c'est de rigueur dans ces pays exposés aux vents polaires et aux intempéries hivernales.
Il n'y avait rien à faire. Justement, j'étais là pour ça.
Rien sinon regarder la teinte huileuse de l'océan.
Presque pas de faune, sinon des oiseaux que j'étais bien en peine d'identifier.
Je ne me souviens plus des autochtones, ni même de leur accent que je suppose à couper au couteau.
J'ai fait comme eux : alcool détaxé et dérisoires virées le long de la seule route goudronnée, celle qui va du bourg à la quarantaine et qui en revient. Une boucle d'à peine un kilomètres et demi.
Puis j'ai opté pour le sud, là, où parait-il, vivaient des gens qui ne pouvaient venir au village qu'en bateau.
J'avais loué une Oldsmobile, une antiquité poussive, changement de vitesse au volant et propulsion arrière. Le jeu consistait à franchir l'isthme à fond de train sur la piste de terre battue et à ne piler qu'au dernier moment, juste avant le brusque virage en arrivant à Langlade. Avec sa tenue de route déficiente (les bagnoles pour banlieusards du Midwest ne sont pas vraiment adaptées au tout terrain), je manquais perdre le contrôle et me foutre à la baille dès que je dépassais le 80 sur cette langue de terre large d'à peine 10 mètres à son point le plus étroit.
Là-bas, dans l'ile du sud, il n'y avait rien : la route se délitait en faisceaux de sentiers muletiers sans qu'il n'y ait jamais eu l'ombre d'un mulet. Alors je me garais près de la grève et m'asseyais sur le sable pour contempler les vaguelettes moribondes durant des heures, espérant dieu sait quoi, que je me dissolve à mon tour comme le quartz et le feldspath de la plage. Attendre un miracle. Que le soir n'allait pas arriver, par exemple. Que tout allait rester figé, et moi avec, et que la nuit serait éternellement repoussée, repoussée jusqu'au pôle où elle demeurerait prisonnière jusqu'à la fin des siècles. Pour ne pas avoir à rentrer dans ma chambre, où seule MTV m'attendait tandis, qu'à l'extrême pointe nord, dans la quarantaine, les lamas se languissaient de leur prochain transfert vers le Manitoba.