Mémoires d'un apathique

C'est hyper cool et c'est vachement bien !

28 décembre 2006

A 18 heures ...

Elle était là à 18 heures. Et nous étions tout deux tendus et génés. Je lui ai fait signer tout de suite les papiers pour en finir avec l'inutile, puis nous avons chu ... Sans trouver de solution. D'incessantes circonvolutions pour en arriver au même point, à savoir, non, ce n'est pas possible, pas maintenant. Avec la menace souterraine du jamais. Moi, je voulais revenir. Pas tout de suite, bien sûr, mais avoir un espoir, un terme. Elle ne pouvait pas. Ne savait pas. La confiance qu'elle me portait avait volé en éclats et elle ne savait pas si elle pourrait se reformer jour. Et moi aussi, je me demandais comment cette confiance pourrait encore se déployer. J'essayais à toute force de lui arracher un tout petit indice de notre ré-union finale, plus tard, plus tard. Elle en pleurait de ne pouvoir donner un feu vert, même lointain, même au delà de la ligne d'horizon. Un gâchis comme je suis seul capable d'en commettre.

Une heure dans ce café à entrevoir une catastrophe qui ne nous satisfaisait ni l'un, ni l'autre. A la contourner, à faire comme si elle n'était pas là, alors qu'elle trônait entre nous ....

Il a fallu sortir. J'avais essayé jusqu'alors de rester digne, parce que les petites pleurnicheries pour grandes souffrances, elle n'aurait pas aimé, B'. Je l'ai serrée contre moi, en lui disant que si elle partait, ce serait comme si on m'arrachait un deuxième coeur, puisque c'est elle mon deuxième coeur. Et nous mêlions nos larmes, impuissants, incapables de faire sauter le verrou. Et il a fallu nous séparer, car même cette mélée de douleurs ne pouvait nous sortir du trou.

Je la recontacte dans 15 jours. Je suis déjà troué de partout et ça ne va pas s'arranger. Mais j'attendrai.

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27 décembre 2006

RDV à 18 heures

Je vois B'. à 18 heures. Soit-disant pour lui faire signer les nièmes statuts de la boite de prod. On va discuter de nous aussi, selon la formule consacrée. J'aimerais bien pouvoir dire des choses belles et pertinentes à ce sujet, mais je me sens complètement creux et amorphe. L'impression d'être un écorché/démembré avec les bouts sur trainent sur la table d'opération, en particulier le reseau sanguin d'une seul pièce, comme sur les planches d'anatomie. Et moi qui regarde tout ça, la tête vide, comme si ça ne me concernait pas. Je suis engourdi.
Je suis toujours surpris par les gens qui parlent de leurs malheurs avec force détails, plein de causes et d'effets, de tenants et d'aboutissants. Je ne trouve pas ça bien sérieux. Parler de ce qui s'agite sous la surface comme d'un mécano avec des mots piqués ailleurs, ça me laisse dubitatif. La chose et sa représentation. Le réel et le pathos. C'est comme le suicide. Que de mauvaise littérature a-t-on pu écrire sur le sujet ! Je n'ai retrouvé qu'une fois une description fidèle de l'état d'esprit de celui qui va partir de son propre gré. Pas de gémissements, ni de noirceur, mais plutôt l'impression d'entrer dans une pièce sur-éclairée, aux détails et contours estompés, un endroit s'étendant à l'infini, où tout est clair, net, d'où toutes les consolations et mensonges sont exclus, où la pensée devient limpide, sans faux semblants, sans douleurs, où l'on se sent enfin arrivé quelque part.
Pourquoi je parle de ça ? Associations libres, car je ne me sens pas du tout sur les cimes du désespoir, pour faire de la mauvaise littérature. Je suis amorphe ; je l'ai déjà dit ...

Sinon, pour le jour de l'an, je ne fais rien non plus. Encore des vacances.

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20 décembre 2006

Départ

Elle est partie. Pas pour de rire ; elle a ramené mes affaires, nous nous sommes rendu mutuellement nos clefs. J'ai été effondré le premier soir ; depuis je suis, non pas indifférent, mais comme apathique. Je suppose que je ne réalise pas vraiment. Une rupture d'une telle ampleur me laisse comme creux. Vide qui commence toutefois à être troublé - après si peu de jours - par un sentiment d'absence qui va grossissant. Je ne sais pas. Si je dois souffrir, si je dois être et surtout comment. Se coucher et attendre ? Probablement pas. Mais faire comme si rien ne s'était passé est encore plus ridicule.

Bien sûr, tout cela est du à une trahison de ma part. Inexcusable. Non, il ne s'agit pas d'une histoire de coucherie, bien que c'eut pu être une raison légitime. C'est, je le pense, bien plus grave. D'autant que j'étais prévenu. Et puis comment pourra-t-elle me croire, plus tard, s'il y a un plus tard. Bien sûr un résultat d'analyses pour marquer le coup. Mais  j'ai peur d'avoir introduit le loup du soupçon dans la bergerie. Mais je crois à la possibilité d'un retour. Je suis bien forcé d'y croire ; sinon à quoi bon ?

De quoi pourrais-je me plaindre ? Et à qui ? Attendre que le travail de drain ait cessé ; apprendre à remplir le vide qui s'étend en moi ; trouver le courage de la rappeler. Mais d'ici là, rester sobre ; l'objectif est simple : tenir un mois. Au moins. Ce qui n'a rien de difficile, j'ai déjà fait bien pire. Presque aisé, si je considère ce qui est en jeu. Le tout est de ne pas céder aux sirènes de l'accablement. Pas très évident, mais je pense pouvoir y arriver.

Donc tenir. Tenir avec l'espoir qu'elle m'accepte encore. Ou qu'elle n'ait pas choisi un autre dans l'intervalle. Je me foutrais des baffes devant tant de bétise de ma part. Mais avouons-le : sa réaction est à la hauteur de l'admiration que je lui porte et qui n'a fait que croître. Tenir pour elle, tenir pour cette merveille qui était encore à mes côtés il y a moins d'une semaine ...

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17 décembre 2006

A poil Noël !

Comme chaque année à la même époque enfle le chœur de ceux qui râlent que ras-le-bol-de-Noël, de courir pour les cadeaux, fête de la consommation, du cholestérol et tout ça.
Comme chaque année, les mêmes vont protester un petit coup puis avouer que, finalement, Nowel ils vont le fêter.
Cause que les enfants.
Ou la Famille.
Et autres excuses à deux balles par sacs de 50 kilos.

Ben, moi, j’irai pas. Pour commencer, ça se passe chez la sœur de ma belle-sœur. Et je me coltine déjà une famille ; c’est pas pour me farcir celle des autres.
Personnellement, la fausse convivialité de cette journée d’amour, ça me prend à la gorge. Quand on joue à la famille unie à s’offrir des cadeaux dont on n’a rien à foutre à des gens qui sur le fond ne le mérite pas.
Quand j’ai eu mon frère au téléphone pour les phases préparatoires, ça m’a déjà gonflé. Il est commercial, mon frère. Et je ne saurais jamais s’il l’est devenu du fait de ce qu’il est ou si c’est à force de pratiquer ce métier de connard qu’il a pris cette insupportable façon de parler, comme si j’étais un client potentiel, et que, copains comme cochons, il essayait de me fourguer une daube quelconque à l’issue d’un repas bien arrosé. Ou comme s’il était entraîneur d’une équipe de foot chargé de regonfler le moral des troupes.
Quant aux parents, ils ont tapé leur crise quand je leur ai dit que niet, je préférais regarder la retransmission de la messe de minuit au chaud, tout seul chez moi. Leur crise, parce que je faisais quelque chose qui ne faisait pas, que je rompais un pacte social. Que va penser la belle-famille ? Que vont penser les voisins ? C’est ça l’amour pour ses gamins : un truc qu’on mime parce qu’on vit dans une société où on doit aimer ses enfants. C’est comme ça, c'est dans le contrat. Ce qu’ils aiment, ce n’est pas tant leurs enfants que le fait de montrer qu’ils les aiment. Alors faire la fête obligatoire durant laquelle tout le monde joue son rôle et ruisselle d’amour feint, très peu pour moi ; après tout, ça fait plus de 40 ans que je crache au bassinet.

En bref, Noël, il ne passera pas par moi, cette année.

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05 décembre 2006

Mon papi à moi

Mon Papi à moi est mort à l'improviste, presque sans douleur, pas en se décomposant lentement dans un hopital. Il est resté chez lui, tranquille, en pleine forme à 97 ans, à flirter avec ses voisines sexagénaires, car il portait beau. Il arrosait ses fleurs, jouait parfois aux boules, faisait sa petite cuisine et n'emmerdait personne sauf peut-être les gens des appartements mitoyens quand il regardait le foot, volume presque à fond.
Et puis un jour, il s'est levé ou plutôt ne s'est pas levé parce qu'il n'arrivait plus à respirer. Il a appelé son médecin qui l'a envoyé à l'hopital. Ca n'avait pas l'air bien grave, mais, à son âge, le praticien n'avait pas envie de prendre de risque. Les poumons pleins de flotte qu'il avait, en plus grave, j'ai su la dénomination exacte mais l'ai vite oublié pour ne pas que ça m'arrive. Malheureusement son vieil organisme est rapidement parti en sucette, et deux jours après, mon père, qui était descendu dans le sud pour être à son chevet, nous prévenait qu'il ne passerait pas la semaine.
On s'est retrouvé dans cet appartement puant la naphtaline, comme dans mon souvenir, cet appartement où nous emmerdions tant, pré-ados, durant les grandes vacances, mon frêre et moi. On s'est retrouvé à 7 là-dedans. On était tristes, mais dignes. On a été éduqués comme ça. Je n'allais de toute façon pas pleurer comme une madeleine ; il n'aurait pas aimé ça, le grand-père. Les trois femmes - dont ma mère - s'occupaient de l'intendance et d'une certaine manière de la gestion symbolique du deuil. Les hommes discutaient de choses et d'autres. Je n'aime pas tellement discuter, mais j'avais un rôle à jouer, un vrai rôle dans une vraie pièce, pas celui d'un lampiste dans une entreprise du tertiaire, et j'ai donné de la parole aussi, par égard pour le mort, parce qu'on attendait ça de moi qui suis l'ainé des petits-enfants. Je me souviens que ma mère avait acheté des steacks énormes, trop frais, je le lui ai dit, et on a fait rassir le reste pour le lendemain. Elle m'a remercié quand il s'est avéré que j'avais eu raison.

Avant l'enterrement, on est allé rendre un dernier hommage au corps. A l'hopital. Heureusement, je l'aurais eu mauvaise si je n'avais pu avoir que la vision du cercueil s'enfonçant dans le sol. Ma mère n'avait pas voulu venir une fois de plus, et m' avait dit qu'il était beau avec son nez busqué, comme un empereur romain. Et c'était vrai. De son vivant, c'était une merveille de le voir aussi bien de sa personne à plus de 90 ans, et couché, il gardait cette majesté, malgré son teint cireux, et je ne pouvais que l'admirer. Mon père nous a dit de ne pas l'embrasser, car il était froid et que c'était désagréable, mais merde, j'avais envie de poser mes lèvres sur son front ; c'était comme lui donner l'obole pour Charon. Je ne me souviens plus bien de l'enterrement lui-même sinon que le fossoyeur nous a fait un discours syncrétique catho/new-age et que j'avais envie de le baffer pour le faire taire.

Evidemment j'ai eu honte de l'avoir vu si peu souvent ces dernières années, même si la distance de 1000 kms qui nous séparait constitutait une excuse commode. Mon frêre lui ayant permis de voir son deuxième arrière-petit-enfant, j'ai souvent l'impression dêtre devenu pour lui une sorte de brûme grisâtre sur la fin de sa vie. Grisâtre mais connue. Je ne savais jamais trop quoi lui dire quand je le voyais ou que je l'avais au téléphone. C'est comme ça la famille : des gens dont je me sens le plus éloigné mais très familiers en même temps par la force des choses. Et lui aussi était englobé dans cet ostracisme, alors que le pauvre vieux n'y était pour rien. Comme mon oncle. Je l'aime beaucoup mon oncle, mais après tant d'années, comment lui dire que je l'aime beaucoup ? Comment lui dire qu'il est presque contre mon gré inclus dans le camp de mes ennemis ? Pour le grand-père, c'était la même chose : je l'aimais beaucoup alors que nous étions si loin l'un de l'autre. D'un autre côté, c'est vrai qu'il est mort tout seul, comme tout le monde : je lui ai téléphoné à l'hopital en me faisant violence. Son appareil ne fontionnait pas bien et il ne m'entendait pas ; sa voix crachotante porté par un souffle difficile me parvenait et je me rendais compte qu'il était à moitié dans les vapes. A capter sa respiration encombrée, je me suis dit que ce devait vraiment être pénible pour lui d'être obligé de parler sans obtenir de réponse et j'ai raccroché, honteux et mal à l'aise. Deux jours plus tard, il était mort.

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22 novembre 2006

Le désir, si je veux !

Quelque part, une écharde d'interview d'Annie le Brun : Chaque fois qu'une femme se maquille, elle affronte et tente de résoudre la contradiction (et la tension insupportable) entre la misère de sa réalité et l'absolu érotique qu'elle voudrait être. Du pur le Brun ; son train passe, somnolent tchouck-tchouck-tchouck, et dans les fourgons à bestiaux, les vaches sacrées de la gauche française : Artaud, Bataille, Sade ... Hyperbole convenue de la notion protéiforme et indéfinie de désir ; boule à neige qu'on retourne et les sempiternels mêmes fragments de polystyrène retombent finalement sur du néant.

Oui, mais les femmes qui ne se maquillent pas ?
Jamais.
Quid de la tension insupportable et de l'absolu érotique qu'elle[s] voudrai[en]t être ? Hors l'amphigouri ...
Ma fille, laisse tes cabas au sol et cesse de faire les courses pour d'autres. Tu n'as jamais désiré le désir, l'absolu érotique passe en altitude et tu ne lèves même plus les yeux. Tu fus la vierge, la gardienne du foyer, et maintenant la Messaline corsetée, toujours perdante au bonneteau des Grands Principes, pigeon de la fourgue aux idées reçues.
Et tu ne maquilles pas. Tu ne t'épiles pas. Tu ne joues pas au jeu de la séduction en kit et parpaings. Tu fonds pourtant, la bite palpitante en toi ou ton âcre pseudo-sueur empoissant l'autre des ailes du nez au menton. Rien de plus, mais rien de moins. L'érotisme des profs de lettres te fatigue et tu as bien raison. Les douleurs en self-service, la polenta des déchirements et des choix, le kouglof de la subversion par les soubresauts du corps, cela t'ennuie, t'agace. Tu t'en tapes le cul par terre, et le chat accourt pour voir ce qu’il en est. Et tu continues à ne pas te maquiller.

Le désir.

Le désir.

Le désir, mes couilles.

Oui, les miennes, pas les tiennes, évidemment.

On ne désire – on, pas toi – que ce qui est désigné comme tel. Sans quoi comment saurait-on même que celui-ci est désirable ? Le désir implique une signalétique dont on est dernier responsable. On ne désire pas ; d’autres on, en réflexions infinies, se désignent mutuellement les objets à séduire, et c’est en dernière instance le concierge qui allume la chaudière – à la demande de la copropriété. Jamais toi. Enfin, pas toi justement. Toi, du rouge à lèvres, tu n’en as même pas. Et tu te chauffes avec ton radiateur à propane bricolé et son tuyau douteux. En laissant les oripeaux au vestiaire. Tu n’as pas d’absolu, l’ineffable est enterré six pieds sous terre un pieu dans le cœur, tu es libre, tu ne le sais pas, tu t’en moques, tu regardes les mouettes jacasser sans penser à mal, sans dévider la pelote du sentiment océanique et des mystères au final imprimés au dos du papier carambar.

Ton pas est souple, tes yeux sont clairs, son sexe est frais, parfois, sans trop savoir pourquoi, tu frissonnes légèrement comme s’il te léchait le long de la colonne.

Quelquefois, tu te moques. Tu ricanes, même. Des pauvres filles, des gourdasses à particules universitaires qui cherchent là où il n’y a rien et s’effraient de leur propres taupinières ou en font des épopées de balsa. Et puis, tu cesses vite de médire, tu verses discrètement une larme sur ces corps si inférieurs à ce qui doit être désiré, exposé, exhibé et entretenu. Comme toi d’ailleurs. Dessus de cuisses molletonné. Ou seins irréguliers ou trop ci, pas assez ça, affaissés, décalibrés. Et tu te regardes : les empreintes du flasque qui s’étendent concentriques, sous-produits cutanés des années. Et tu t’embrasses. Tu embrasses la peau un peu ternie de ton bras. De ton bras, car la souplesse aussi s’en est allée.

Et tu ne mégottes pas : une autre larme pour ce qui ce cache sous les légendes de celles qui s’inventent des croisades du cœur et des corps. Légères carences, défauts de protéines corticales, ou simples névroses dont on brode des tapisseries de Bayeux. Toi aussi, tu n’es pas d’une autre essence, après tout, et tes propres démons cassent leurs ongles en ta demeure. Mais tu les retires de ta chair et les jette au sol. Le chat revient alors pour les tapoter de sa patte, et tu continues à ne pas te maquiller.

 

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08 novembre 2006

La drogue c'est de la merde qui pue

Une des façons les plus efficaces pour humilier quelqu'un est de le traiter comme un malade ou avec commissération. Surtout quand le dit quelqu'un essaie de se présenter comme un original, un rebelle. La méthode (dite l'Ancienne Méthode) qui consiste à l'insulter et d'une manière générale à le traiter de dévoyeur de morale, de nation, d'humanisme ou de toute autre Grande Idée ne peut que le renforcer dans le fantasme que votre attitude prouve bien que, en tant qu'ennemi ou danger pour la civilisation (ou toute autre Grande Idée), il est effectivement un être en marge du troupeau. Surtout si les idées qu'il défend sont idiotes et/ou usées jusqu'à la trame. Parlez-lui sur le ton du Mon pauvre ami, vous souffrez et n'êtes pas tout à fait responsable, transformez l'histrion invincible en victime et vous aurez une chance de le voir entrer dans une fureur noire.

C'est justement ce genre d'attitude que les gouvernements emploient désormais envers les déviants de tout poil à la place de l'Ancienne Méthode expliquée ci-avant qui fabriquait des martyrs à la chaîne en les renforçant dans leur conviction d'en être, des martyrs et/ou des saints et/ou des résistants. Il faut des techniques plus efficaces, comme celle du Mon pauvre ami, car en ces temps d'hygiénisme forcené, n'importe qui peut devenir déviant, du jour au lendemain, ou presque. Comme les fumeurs de tabac. L'hygiénisme est une forme de puritanisme, qui décide quelles sont les activités et en particulier les plaisirs qui sont licites ou non. Les gens se font une idée fausse du puritanisme qu'ils assimilent à une attitude intransigeante vis à vis de la sexualité. Comme si la sexualité était toujours et encore un sujet tabou. Au contraire, une sexualité épanouie (mais raisonnable) convient parfaitement à l'hygiénisme, puisqu'elle maintient le sujet en bonne santé morale et physique. Je me souviens bien d'un blog où une militante farouchement anti-tabac expliquait que :
a) Elle n'était pas puritaine (elle parlait de sexe sur son blog, c'était pas une preuve ça ?).
b) le tabagisme n'était pas un vrai plaisir (traduisez par un plaisir sain), mais un plaisir de substitution.

De la même manière, il est désormais de bon ton de traiter les drogués de malheureux qui s'adonnent à ce vice pour oublier la souffrance de leur vie présente. Quand je parle de drogués, ce ne sont pas les alcooliques ou les fumeurs de teu-teu que j'ai en tête, mais plutôt les héroinomanes, les drogués 100% qui émeuvent les dames patronnesses de gauche. Il serait pour elles assez déconcertant d'imaginer que les choses ne sont pas si simples, et que l'absorption de substances illicites n'est pas une tunique chimique pour se protéger de la dureté de la vie, mais au contraire un moyen de potentialiser les possibilités de jouissance de la vie.  En substance, on peut très bien commencer à se droguer non pas par mélancolie mais parce que l'on tient à ce que les instants les plus forts d'une vie soit magnifiés jusqu'à l'orgasme.

Entendons-nous bien : je ne dis pas que se droguer est une bonne chose, ni que ce soit une excellente idée. Toutefois, le sentiment de déchéance n'est pas le facteur déclenchant, mais bien plutôt une conséquence lorsque l'adiction commence à pointer son museau et que la toxicomanie révèle son vrai visage, à savoir que la logique de la toxicomanie est la toxicomanie elle-même, comme l'avait bien compris W.S Burroughs. Non seulement la drogue entretient un manque déjà pénible en soi, mais il fait comprendre à l'interessé que c'est désormais la substance qui l'oblige à la rechercher et à l'absorber. Désormais tout plaisir est exclu et la déchéance est complète : le drogué est devenu une machine à consommer la béquille chimique à son corps et esprit défendant.

Il est bien évident que nos hygiénistes si soucieux de notre santé, ne peuvent que se révolter face à une telle interprétation, ne fut-ce que parce qu'elle refuse de prendre les victimes pour des victimes, des individus qui avant d'être junkies étaient déjà des victimes. Pourtant il est difficile de concevoir qu'on commence par se droguer pour la douteuse joie du manque. Non, c'est pour le plaisir que cela procure. Et plaisir, c'est une obscénité qui retentit aux oreilles de l'hygéniste puritain, ce qui est un pléonasme, je ne le sais que trop.

Inutile d'ajouter que :
a) ce texte n'est en aucune façon une apologie des drogues
b) il est question ici principalement des héroinomanes comme idéal-type du drogué, et non pas des téteurs de joints qui sont de bien insignifiants garnements, même si quelques-uns s'imaginent que leur position a un je-ne-sais-quoi de marginal et de rebelle ...

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02 novembre 2006

Il fut un temps

Il fut un temps où l'idée de travailler me révulsait et où je ne voyais aucune honte à vivre aux crochets de mes parents et à bénéficier de l'allocation logement.
Il fut un temps où l'horizon s'arrêtait aux murs modéremment propres de mon studio.
Il fut un temps où je n'avais pas encore fait l'amour et de toute façon ne comprenais - vraiment - pas ce que je faisais là.
Il fut un temps où, défoncé au dernier degré, je zonais des heures durant dans les cinés pornos de Pigalle, me faisait mollement brancher par des ombres moîtes, tout en regardant les trucs à l'écran en méga-gros-plan, sans songer même à me branler tellement j'avais la tête ailleurs.
Il fut un temps où, chargé jusqu'aux oreilles, j'allais dans les salles d'exploitation qui n'existent plus aujourd'hui et qui passaient des chefs-d'oeuvres impérissables comme Messaline, impératrice ou salope, tandis qu'à trois sièges de moi un type se faisait sucer par son giton et que toute la salle se retournait sur lui en murmurant. Je ne me souviens plus de la fin, que ce soit du film ou de l'incident.
Il fut un temps où je n'étais pas là.
Il fut un temps où j'allais enterrer des képas d'héroïne dans la terre meuble qui borde le canal de l'Ourcq, au niveau des ponts je me souviens, et j'attendais un jour, deux, trois, parfois une semaine avant d'aller récupérer le petit paquet enveloppé dans du cellofrais, comme un cadeau-surprise que je me faisais en différé.
Il fut un temps où j'étais mort-vivant plutôt que d'aller travailler pour vivre ; où l'idée même de m'atteler me remplissait de terreur.
Il fut un temps, où, au plus loin du romantisme imbécile attaché à cette forme de « bohème », ce n'était pas rose tous les jours, loin s'en faut, permettez moi de vous le dire.
Il fut un temps qui n'existe plus depuis plusieurs décades.

Et maintenant, malgré tout, vient le temps de la nostalgie. Il y avait une forme d'héroïsme là-dedans ...

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