31 août 2009
Photo sans intention
Quand on n'a rien à faire, il faut s'occuper. Là, je m'occupe à faire des calculs on ne peut plus inutiles. Parce que je travaille et que je n'en ai pas présentement. Et comme je déteste la photographie en tant qu'art ou plutôt sa prétention à en être un, j'ai vaguement réfléchi durant le bref laps de temps marécageux qui précède le sommeil pour essayer de faire quelque chose d'un peu plus rigolo dans le genre mais sans appareil photo parce que les appareils photos, c'est lourd, chiant et qu'il faut viser. Je pars de deux prémisses :
- C'est le musée qui fait l'oeuvre et non pas l'inverse. En d'autres termes : accrochez n'importe quoi dans un musée et vous aurez un parterre extasié. Faites la même chose avec la Joconde dans une chambre de Formule 1 et vous n'aurez jamais que des couples adultères indifférents à la merveille et se besognant l'un l'autre au sein d'effluves douteuses.
- Il faut laisser tomber l'intention et s'en remettre au hasard. Dans le cas contraire, vous vous contenterez de recycler sempiternellement les mêmes clichés (sauf rarissimes exceptions).
Donc : extrayez aléatoirement d'une bande de vidéo-surveillance de parking souterrain une dizaine d'images. Agrandissez-les en 4mx3m et exposez le tout. Ca aura de la gueule, croyez-moi. Un rapide calcul montre que de tels agrandissements possèderont des grains d'environ 67 cm (avec une résolution hi-res de 704x576). Ce qui signifie qu'il faudra se reculer de 20 à 30 mètres pour parvenir à distinguer quoi que ce soit.
On obtient quelque chose d'à la fois hautement conceptuel et d'excessivement écrasant (donc sublime) étant donné la taille des agrandissements.
Seul petit problème : on peut évidemment opter pour un système totalement aléatoire pour extraire les images, et rester ainsi sur une position d'un jansénisme intransigeant. L'ennui, c'est que sur les bandes de video-surveillance des parkings, il n'y a en général rien. Les 10 tirages risquent d'être rigoureusement identiques. Il est possible, alors, de présélectionner des séquences plus "exceptionnelles" et d'effectuer l'extraction dessus. Mais on en revient, dans ce cas, à la dictature, l'infâme dictature, de l'intention ...
18 août 2009
Couper les couilles
En quelque sorte, c'est l'idéal. J'aurais pu avoir recours à une intervention chirurgicale. Comprendre : me couper les couilles ou me les faire couper. Je n'ai pas eu ce courage. Les opiacés, régulièrement absorbés, ont la même fonction. Le tout, c'est la régularité. Evidemment, hors de question d'embrasser la plus belle fille de la famille. J'ai donc eu droit au laideron, mais je ne m'en plains pas ; facile à déflorer, facile à trouver, facile à avaler. Une bouteille de sirop. Deux fois par jour : le matin en me levant et le soir, entre 18 et 20 heures. Problème : du sirop, donc trop de sucre, donc des boutons plein la gueule. Mais, après tout, c'est plutôt un avantage ; ça aide même. Toute érection est devenue comme un souvenir lointain, vestige, peut-être, d'une vie antérieure. La mauvaise peau rajoute une petite couche qui ne peut pas nuire. Si l'on couple ça avec mon refus de sortir, je ne risque plus rien. Mais il me faut sortir, quand même. Pour manger ou acheter à. Les clopes aussi. Acheter à manger me tue : avec les chiasses spasmodiques que je me paie - on n'a rien sans rien, je m'étais dit que je n'avais qu'à ne plus m'alimenter ou le strict minimum. Mais j'ai faim et que je mange ou pas, je me retrouve toujours sur les chiottes à pousser des gémissements, les larmes aux yeux, pendant que la merde sort en pulsations irrégulières. Il suffit de boire pour ça. Autant manger, alors. J'ai essayé aussi de doubler les doses hebdomadaires, sans succès : dans ce cas, je vomis tripes et boyaux. Sans que les chiasses cessent de toute façon. Le tout est de sortir au bon moment : une demi-heure à une heure après l'ingestion. Tout va mieux à cet instant : l'extérieur perd une bonne partie de ses machoires, et je peux tranquillement passer au tabac, au Ed et à la pharmacie. Cela ne me prend qu'un quart d'heure grand maximum. Et je peux rentrer chez moi. Rentrer au chaud ou au frais, selon la saison, la bite flasque, relativement guilleret, mais surtout la bite flasque et ce, éternellement ou presque. Tant que je m'en tiens au planning, à cette discipline et la régularité.
08 août 2009
Potlatch
Une des rares qualités du libéralisme : sa capacité de dissolution, des anciennes solidarités, des rites à bout de souffle, des clanismes perclus de rhumatismes. Il porte en lui cette promesse, certes paradoxale : du passé, faisons table rase. Paradoxale, du fait de ce qu'on pourrait appeler l'aporie du libéralisme, à savoir qu'il est défendu bec et ongles par des conservateurs, pour ne pas dire des vieux cons. D'une part, il est indéniable que la révolution industrielle et son corpus théorique sous-jacent (ie : le libéralisme - politique) a fait plus que 10 révolutions d'Octobre pour envoyer l'ancien monde dans les poubelles ou les oubliettes de l'histoire. Il y a évidemment encore beaucoup à faire, mais je ne suis pas bien certain que grand monde ait vraiment envie d'encore accélérer le mouvement - mais on y reviendra. D'autre part, il est tout aussi indéniable que nombre de ses partisans sont abonnés au Figaro ou à La tribune, s'imaginant avec une naïveté touchante que l'on peut être à la fois pour le statu quo sur le plan social et libéral sur le plan strictement économique.
Outre Atlantique, on a pointé ce paradoxe depuis bien longtemps, sans que cela daigne intéresser la patrie de l'Intelligentsia (de l'Idée d'intelligentsia) où nous vivons. Ici, les choses sont simples : le libéralisme est soit
- Caca, l'horreur absolue sans nuances
- Le meilleur des mondes possibles (et sans plus de nuances)
Les choses ont un peu changé avec la prise de conscience des séquelles de 68 (des pubards ex-maos, des patrons de presse ex-trotskos, etc ...) et sa vulgarisation (l'image du bobo), mais sans jamais aller jusqu'aux conséquences ultimes du raisonnement, c.a.d que le libéralisme est le pire (ou le meilleur) destructeur du lien social à l'ancienne après lequel tout le monde pleurniche (plus ou moins hypocritement) sans d'ailleurs se donner la peine d'en fournir un début de définition un tant soit peu substancielle.
Qu'à droite, on se lamente sur les incivilités (de la part des pauvres), de l'égoïsme (toujours chez les pauvres) et de l'esprit de lucre (idem), c'est bien naturel tant il est vrai que Droite et pensée critique (ou pensée tout court) n'ont jamais fait bon ménage. Qu'à gauche, on chouine à propos de la perte des repères et autres fadaises, c'est déjà un peu plus surprenant (mais pas tant que ça, la gauche, desillusionnée, ayant pris une posture telle qu'il lui est désormais impossible de simplement penser à propos du réel). Bref, tout le monde se lamente, ce qui est à mon avis le signe le plus patent d'une trouille bleue devant le futur (je parle bien de trouille, pas de l'inquiétude on ne peut plus légitime devant par exemple les menaces environnementales).
[Tout aussi paradoxalement, le seul parti politique à avoir saisi l'enjeu du problème est le Front National qui sait que le libéralisme signifie la fin du monde tel qu'il le fantasme et qui est - logiquement - réactionnaire et non pas conservateur comme la majorité des libéraux. Quand on le taxe de ne pas avoir de programme, c'est un grossier contresens - et, d'ailleurs, depuis quand les autres ont un programme ?]
Personnellement, je suis bien content que les dits repères se barrent en couilles à vitesse grand V. Dans le monde ancien, hierarchisé à outrance, bétonné de certitudes, corseté d'us et coutumes assassines, je serais déjà mort depuis longtemps. Il n'y a qu'en ce début de XXIème siècle qu'on peut avoir des nostalgies pour les vies rurales ou embastillées en usine de nos ancêtres. Il y a encore un siècle, être agriculteur signifiait généralement être à deux doigts de crever de faim. Sans parler du reste (mortalité infantile, espérance de vie dérisoire, etc ...). Il suffit de lire par exemple des romans d'auteurs prolétariens scandinaves (c.a.d d'authentiques prolos ou paysans) des années 1920 pour se rendre compte de ce qu'était la vie en temps là. Tout ne va pas actuellement dans le meilleur des mondes, mais l'amélioration a été sensible ; il est vrai qu'on ne peut pas tout imputer au libéralisme lui-même, mais aussi aux luttes ouvrières et syndicales (dont les protagonistes du mauvais côté du manche n'avaient aucune envie de retourner au statu quo ante).
Bien entendu, ceux qui pleurent la fin du monde ancien (ou plutôt sont en nette avance de phase) s'imaginent soit une société à la Disney, soit qu'ils ne feront pas partie des miséreux, puisqu'eux ont bac+4 minimum (sauf qu'à l'époque, ils n'auraient pas dépassé la communale). Ce dont on ne se rend pas bien compte, c'est qu'on vit dans une société assez surréaliste qui a les moyens de payer plutôt décemment (et parfois presque indécemment) des gens dont la fonction (ie : le travail) est assez nébuleuse, consistant essentiellement en la manipulation de symboles ou des symboles de symboles, symboles assez grossiers de surcroît. Evidemment, on pense au pubards, aux marketeux. Mais c'est vrai de la grande majorité des cadres, de la quasi intégralité du ministère de la Culture et d'une grande partie des boulots adminstratifs. En d'autres termes, on vit dans une société de potlatch permanent, quotidien.
Je sais bien qu'on a souvent opposé les sociétés traditionnelles à potlatch (généreuses et outrancières) à nos sociétés égoïstes et calculatrices, mais c'est un pont aux ânes, une idée molle (Bataille le premier a dit beaucoup de conneries, comme à son habitude, sur le sujet). D'ailleurs, ce n'est de toute façon pas vraiment le propos : une société traditionnelle à potlatch en organisait assez rarement (une à deux fois par an), ne fut-ce que, n'étant pas fondée sur l'accumulation d'artefacts, il lui fallait un certain temps pour justement en détruire suffisamment au cours d'un potlatch.
Je sais bien aussi que le potlatch est par définition une dépense ou une dilapidation ostentatoire. Alors que nos dilapidations de ressources sont tout sauf ostentatoires : quel président de la République avouerait être à la tête d'une population de bras cassés dont il ne comprend pas bien lui-même les activités (à commencer par la sienne) ? Pourtant, il y a bien ostentation, puisqu'on ne cesse d'exhiber notre PIB comme un hardeux ses 27 cms ... Alors je parlerais de dépense ostentatoire inconsciente (au sens freudien), et donc de potlatch inconscient.
J'en ai déjà parlé ici, mais le fonctionnement d'une bureaucratie (et toute entreprise à partir d'une certaine taille est une bureaucratie) est un monstreux potlatch qui ne dit pas son nom, un potlatch chaque jour renouvelé, puisque le but ultime de toute bureaucratie est de produire toujours plus de bureaucratie, c.a.d de l'inutile fastidieux contre espèces sonnantes et trébuchantes, évidemment sans se poser de question sur son propre fonctionnement.
Et l'on est bien en présence d'un potlatch, certes inconscient, mais potlatch quand même ...