A toutes mes amies trentenaires (et plus) qui se tâtent pour savoir si elles veulent ou non devenir mères, je dirais : réfléchissez-y bien. C'est pas comme dans les livres. Pas une sorte d'apothéose de la féminitude. Pas la joie pure qu'aucun nuage ne viendrait assombrir.

Déjà la grossesse, ça dépend des individus : le nirvana pour certaines, un calvaire pour une petite minorité et un truc souvent chiant pour une grosse minorité. B'. a été bien contente qu'on la lui déclenche 3 semaines avant terme.

Ensuite l'accouchement n'est pas une partie de plaisir. Et on ne fait plus le fanfaron, après. Ce pourrait être cela, le vrai passage à l'âge adulte : avoir assisté à une naissance du début à la fin, surtout quand votre femme met bas à la façon d'une louve, à quatre pattes, poussant des hurlements inarticulés, pendant que, vous-même, couché au sol, vous la bloquez pour qu'elle puisse pousser. Et sans péridurale, encore, pour des raisons qui relèvent pour moitié de l'accidentel et pour moitié de la conviction.

Ensuite vous avez une petite chose affamée, presque aveugle, dont il faut prendre un soin constant. Et quand je dis constant, c'est constant. Les premiers mois, hors de question de faire autre chose que de s'occuper de la progéniture. A moins que l'autre partenaire ne s'y colle (moi, donc), mais l'allaitement au sein n'aide pas à une juste répartition des tâches. Sans compter les nuits de 4 heures (temps cumulé), les hurlements de douleur auxquels on ne sait répondre et qui vous plonge dans une angoisse teintée de culpabilité. Heureusement qu'il y a de gros restes d'instinct mammalien, sans quoi le têtard beuglant serait déjà passé par la fenêtre une bonne douzaine de fois.
Un boulot d'esclave. Même si j'en fais environ 30% (la fonction nourricière étant, pour l'instant , réservée à la mère, le système avec congélo et tire-lait n'étant pas tout à fait au point).

Un boulot d'esclave ...

Et dont je fais 30%, donc. Ce qui me permet de me sentir dans une rage folle devant le mépris dans lequel on a tenu ce travail. Travail de mère = zéro travail. C'est la nature et en plus, elle aime ça.
A part certains boulots très physiques (comme le bûcheronnage, disons), il n'existe rien de plus exténuant que le fait d'élever un enfant. Et à vrai dire, les premiers mois, au sens strict, on ne l'élève pas, on prend soin de lui. Mais cela reste exténuant. Les vagues boulots de gestion qui, parait-il, épuisent des régiments de cadres queutards arrogants, ne sont que pipi de chat en comparaison. D'autant que, contrairement aux sociétés traditionnelles, la mère ne bénéficie pas de l'aide de ses consoeurs du groupe, ni des gratifications symboliques et matérielles associées à son état.
Les vrais boulots, ce sont des boulots d'hommes. De même qu'une vraie voiture, c'est une BMW. Le système de référence est celui des hommes, en vertu de quoi, il faut apprendre à désirer ce que désirent (et possèdent) les maîtres. Et donc, en plus d'être mère, de devoir se coltiner un vague taf de gestion.
La libération, je l'imagine plutôt comme la rupture des entraves nées des désirs induits. Pas quand on en vient à se damner pour pouvoir exercer des fonctions qui devraient être traitées par le mépris, tout comme les colifichets qui viennent avec (golf, grosses bagnoles, cigares cubains pour se la jouer comme son n+1).

Ceci étant, alors, pourquoi faire un(e) gamin(e) ? Laissons de côté l'argument a contrario et à deux balles du monde toujours pire et dans lequel la fracture sociale va ne faire que s'agrandir. Après tout, votre enfant pourrait très bien faire partie des 10% d'enculés qui toucheront mensuellement 15 fois le SMIC (qui n'existera plus, de toute façon).
Il n'y a pas de bonne raison. Il n'y a pas de raison du tout, une fois qu'on a éliminé les mauvaises (se perpétuer via sa descendance, repeupler le pays, jouer à la poupée, etc). C'est plutôt être là au bon moment, au bon endroit, avec la bonne personne.

Et c'est vrai que ce petit morceau de chair recroquevillée peut émouvoir au delà du dicible. Elle peut aussi ne pas émouvoir du tout, il faut le savoir. C'est vrai que protéger ou jouer à protéger le rejeton vous confère une stature qui vous n'avez jamais eue et n'aurez jamais plus. On est proche de l'amour inconditionnel, même si le nourisson n'éprouve pas de l'amour au sens strict, mais plutôt une sorte de reconnaissance éperdue et maladroite. Mais cet amour peut aussi ne pas être là. Ce sont des choses qui arrivent, on n'est pas un psychopathe pour autant. L'ennui, c'est qu'on ne peut pas le savoir avant.
Mais, parfois, je me retrouve sur le balcon, la nuit, la petite chose peinant à s'endormir dans mes bras qui la bercent tandis que je chantonne Le lion est mort ce soir et que de legères larmes affleurent.

Ami(e)s trentenaires (et plus), je n'aimerais pas être à votre place ...