Mémoires d'un apathique

C'est hyper cool et c'est vachement bien !

08 avril 2008

Meilleur souvenir du pays des cons

Et le psy me demande : quel est votre meilleur souvenir dans le monde du travail ? Le moins pire, vous voulez dire ? N'ironisez pas et n'essayez pas de me faire croire que vous avez vécu toutes ces périodes salariées comme un purgatoire sans fin. On ne vous la fait pas, hein, doc ?

Bon, alors pour vous faire plaisir et ne pas vous obliger à écrire un article sur le type-qui-vraiment-ne-supporte-pas-l'idée-même-de-travail, je vais vous raconter mon meilleur souvenir chez les assujettis.

C'est un commercial qui se pointe dans mon bureau avec d'autres tekos pour que je lui fasse un chiffrage. Je suis le dernier à m'y mettre. Je vois à sa vilaine tête de fouine constipée qu'il me demande en fait d'avaliser le budget ridiculement bas qu'il a promis à son client. Ca me laisse rêveur : est-on un enculé parce qu'on est commercial ou est-ce le contraire ? Comme j'ai un sens rare de la synergie, je lui fais le chiffrage en vrai, d'autant que, comme c'est moi qui vais bosser en vrai, je ne tiens pas à éponger la merde qu'il va semer derrière lui, si je le laisse faire. Le sous-off-de-l'entreprise reste stoïque quand je lui annonce ce qu'il en coute de travailler dans le monde réel. Puis il essaie de gratter sur ça, puis ça, ambiance t'es un bon, toi, ça peut pas être aussi long, je suis sûr que tu peux me torcher ça en la moitié du temps. Je continue à être rêveur : Les gens à qui les commerciaux ont affaire sont-ils tous des cons pour se laisser prendre à des ruses aussi grossières ou bien les commerciaux vivent-ils dans un monde protégé que défend pied à pied leur narcissisme incapable d'imaginer que quelque chose puisse exister en dehors d'eux ?
Bref le ton monte, et je lui fais remarquer, que s'il sait peut-être branler le client dans le sens de la verge, il est bien incapable d'estimer le temps que peut prendre telle ou telle tâche. Malgré son sourire professionnel cloué aux coins de la bouche, lui aussi commence à ne plus être le pote hyper-cool avec lequel j'ai gardé les cochons. Il finit par me tenir un petit discours comme quoi il est en première ligne sur le front de la concurrence et que tout le monde doit faire un effort pour remporter la bataille de la productivité (traduction : tu vas bosser 13 heures par jour, 7 jours sur 7, parce que j'ai annoncé au client la moitié du prix réel - idem pour le délai). Comme je sais qu'il est Grands Comptes et que son Stalingrad quotidien consiste à se les rouler en roulant des yeux pour impressionner les stagiaires, je lui confirme que 133 jours, c'est 133 jours.
Et pour finir, je lui balance explicitement que s'il croit que je vais me scier le caisson pour qu'il puisse toucher sa com, il peut se brosser. Ca lui la coupe 5 minutes - on ne parle pas comme ça à une tête de noeud à gourmette, ça ne se fait pas - puis raconte que je suis vachement agressif, méchant, tout ça, et qu'il va en référer à qui de droit. J'ai super peur, que je lui réponds, et j'ajoute que je pense que ça va effectivement être intéressant de laisser ze big boss nous départager. Il la ramène tout de suite moins, puis se casse en grommelant qu'il n'a jamais vu ça.

Ca c'est le meilleur souvenir.
Le pire suit immédiatement : les autres tekos viennent me féliciter, enfin quelqu'un pour le renvoyer dans ses 22 mètres ce connard, certains me serrent même la main. Je suis tétanisé par tant de veulerie : pas un ne l'a ouvert pendant l'engueulade, et je devine que ces merveilleux représentants de la France qui gagne s'écrasent comme des merdes depuis 10, 15 ou 20 ans et s'étonnent ensuite d'être traités comme des larbins.
Il suffirait pourtant de si peu pour que cela cesse et que les demeurés de l'étage du dessus cessent de se prendre pour des deus à qui tout est du. Je viens d'en faire la preuve à l'instant.

Ca me rappelle ce que m'avait dit B'. : tu peux demander n'importe quoi en tant que syndicaliste, des augmentations de salaires délirantes, l'attribution par le CE d'un cochon de lait à Noël, des putes roumaines durant les astreintes. Tout. Ce sera refusé, certes, mais ce sera considéré comme acceptable, normal, concevable. Ce que tu ne peux jamais faire, c'est remettre en cause la hiérarchie, par exemple en demandant le lourdage ou la mutation d'un petit chef particulièrement incompétent et/ou pervers.
Crime de lèse-majesté ...

Posté par memapa à 17:59 - Ma vie qu'elle a existé - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Sévices

Pourquoi Roumaines ?

Sinon, voilà une vraie scène du domaine de la lutte.

En même temps, j'ai aussi vu des couillons de tekos segmenter un projet en 150 micro-tâches, puis budgéter chacune à un minimum de 3 jours parce qu'il y a la définition des besoins, l'analyse, les spécifications, la planification et la réalisation et additionner tout ça pour arriver à un budget de système de guidage de missile pour développer trois écrans pour saisir quelques pauvres données dans une BDD de 10 tables de 3 champs chacune, index compris...

A ma connaissance, personne n'a, en tant que guilde professionnelle, le monopole de la bêtise. Il y a des bons commerciaux, ce sont ceux qui essaient de comprendre le contexte à la fois du client et de la prod, et de mettre les deux en relation. Si ce qu'il a compris comme le besoin de son client coûte deux fois plus que ce que le client est prêt à mettre comme thune, alors c'est qu'il a mal compris le besoin ou n'a pas fait l'effort de travailler dessus avec son client.

De toutes façons, un commercial qui parle de thune avec son client avant d'avoir analysé le besoin avec un professionnel n'a rien compris à son boulot. Mais le commercial n'est pas le seul en cause, c'est aussi aux patrons de comprendre le domaine de la lutte dans lequel ils évoluent et de donner les instructions idoines à leurs commerciaux et tekos.

Posté par vfwh, 09 avril 2008 à 09:33

Quel oecuménisme ! A moins qu'il se s'agisse d'un argumentaire pro domo.
Si c'est pour dire qu'il y a de bons commerciaux, je suis bien d'accord, j'en ai rencontré mais ça ne mène pas loin. Il faudrait éviter (c'est une plaie de notre époque) de partir d'exceptions pour en tirer des lois générales.
D'abord je ne parle pas de compétences, et en première analyse on va dire qu'elle est uniformément répartie.
On parle ici d'arrogance, de mépris et de je-vous-prend-pour-des-cons qui sont une constante dans la vie de l'entreprise. J'ai toujours pensé que les narcissiques arrogants, vulgaires et peu scrupuleux étaient favorisés en tant que commerciaux et que par diffusion ils finissaient par devenir majoritaires (entre parenthèse ton idée de cerner les dirigeants à partir de données objectives me parait naive : c'est leur psychologie qu'il faut interroger, leur fantasmes, leur désirs, leurs références, dans ce qu'ils peuvent éventuellement avoir de moins avouable).
Il faut vraiment que ce soient des tetes de noeuds pour que le meilleur souvenir de l'entreprise soit la fois où j'ai allumé un de ces débiles en public. Et ce doit être un bon souvenir aussi pour les autres péteux qui ne sont pas intervenus. Ca fait un peu froid dans le dos quand on pense à la dose de haine rentrée et recuite qui est à l'oeuvre presque en permanence à l'arrière fond.
Il faut bien réfléchir à ça : contrairement à la propagande de la RH ou à un certain sens commun, l'entreprise ce n'est pas la complémentarité mais la lutte fonction contre fonction (à defaut d'etre classe contre classe). Au niveau du vécu, des ressentiments - et des rémunérations (je ne parle pas ici de l'infini troupeau des béni-oui-oui).

Posté par memapa, 09 avril 2008 à 10:45

Mais qu'aurait Brett Easton Ellis à ta place? :-)

Posté par paris-émoi, 09 avril 2008 à 14:10

Il aurait écrit un livre de plus, je pense ...

Posté par memapa, 09 avril 2008 à 17:56

Autant je suis un sale con chez moi, autant je suis un curé oeucuménique chez les autres. Doit y avoir une raison à ça.

D'ailleurs, soit tu n'as pas lu jusqu'au bout mon post sur les portraits de pouvoir, soit je ne comprends pas ce que tu veux dire : il y a une petite dizaine de questions sur des faits objectifs, puis beaucoup plus de questions sur, justement, ce qu'ils ont à dire, en mode question ouverte, sur des questions un petit peu, me semble-t-il, problématiques, qui ouvrent vers tout un tas de discours analysables, pas sur des faits objectifs. Donc, je ne dois pas avoir compris ce que tu dis à cet égard, j'aimerais que tu précises, s'il te plaît, ça m'intéresse. Mais tu peux le faire là bas, tant qu'à faire.

Concernant les commerciaux, primo je n'en suis pas un, de ma vie je n'ai touché aucune commission. Le fric que je gagne, je ne le mérite aucunement, contrairement à eux, car être commercial est vraiment un boulot où il faut bouffer de la merde pour gagner sa croûte. Être tekos ne demande que du savoir et du travail. Être patron ne demande que du travail (au début) et du cynisme (après). Être commercial demande d'être capable de passer 90% de son temps de travail à se faire envoyer chier par des gens. Par les prospects la plupart du temps, puis par la prod le reste du temps.

C'est un boulot ingrat, injuste, même. Si tu n'es pas bon et que tu ne vends pas, tu te fais pourrir, tu passes 100% de ton temps à te faire envoyer chier et tu finis par te faire virer.
Si tu es bon et que tu vends bien, tu te fais chier dans les bottes par les gens de la prod qui te rendent responsable de leurs heures sup, de la pression et de l'aliénation du travail, alors que tu passes ton temps à chanter leurs louanges auprès de tes clients, que ce sont leurs talents que tu vends.

Ce que tu dis sur le fait qu'on trouve chez les commerciaux plus de gens arrogants, vulgaires et sans scrupules est vrai, mais si on va par là, on pourra aussi dire qu'on trouve à la prod plus de gens prétentieux et/ou sans imagination, assis sur leurs certitudes, qui pensent que les contrats sur lesquels ils bossent leurs sont dus parce qu'ils sont les meilleurs et que tous les clients sont des cons.

Tout ça est sans doute vrai mais évidemment faux. Il n'y a que des gens aliénés par le travail (le fournisseur et le client pareil), qui essaient de s'appuyer sur ce qu'ils savent faire pour avoir moins peur, dormir mieux, évacuer la pression, se sentir quelqu'un en société, ne pas être le loser parmi ses amis, et mille autres raisons nécessaires à leur survie.

C'est donc là où je te rejoins : c'est cet écosystème de haine ou de ressentiment, qui peut se crystalliser autour de la fonction, en effet, qui est la plaie.

C'est l'éternel diviser pour mieux régner, non ?

Posté par vfwh, 10 avril 2008 à 00:22

Y'a pas à dire, tu es un vrai curé ... Parce que le commercial version pauvre-méritant de la comtesse de Ségur, on ne me l'avait jamais encore fait. Je croyais être caricatural, mais finalement non.
Plus sérieusement, on a l'impression (ici et sur ton site) qu'il n'y a jamais de méchants chez toi, que des "malentendus culturels", et que si tous les hommes voulaient bien se donner la main etc ... c'est pas une analyse, juste une impression. De mon point de vue, il y a des méchants (pas que des méchants), qui pour des raisons aberrantes - et un peu obscures, sont portés aux nues et proposés comme modèles (et c'est là le problème, pas qu'il y ait des méchants). Et effectivement, le commercial, vulgaire, arrogant, con comme moule, inculte comme une jachère et prêt à mettre sa femme au tapin pour payer sa nouvelle BMW, fait partie des méchants, certes + ou - indispensables, mais à remettre à leur place (après tout un conducteur de bus fait un boulot plus indispensable et autrement plus pénible). Ce qui fait qu'on est en complet désaccord : de mon point de vue, la lutte des fonctions est tout à fait justifiée (L'espèce de solidarité/complémentarité quasi organique dont tu sembles rêver est d'essence catholique pour ne pas dire plus).

Posté par memapa, 10 avril 2008 à 00:46

Rêves

Je suis étonné que tu voies le moindre rêve dans ce que je poste.

Analyser l'aliénation du travail et dire que nous en sommes tous les victimes n'est pas un rêve de complémentarité.

A part ça, tu tombes donc dans le panneau de la division.

Je ne connais pas ton parcours, en revanche je connais le mien : j'ai fait un gros paquet de jobs dans ma vie (et je ne parle pas de jobs d'été pendant les vacances de Science Po) : j'ai vendu des gâteaux, été barman, cambiste, testeur de logiciels, puis micro-chef, petit chef, grand chef, patron de division et maintenant petit manitou. Lors de ce parcours, il me semble avoir expérimenté une bonne partie des différentes positions qu'on peut tenir dans la chaîne alimentaire de l'activité de services. Depuis longtemps, au fil de ces jobs, j'encadre des activités comprenant de la prod et des commerciaux.

Je sais ce que c'est que la prod, je me souviens de ce que c'est que d'analyser des trucs pour les chiffrer et les voir finalement vendre pour la moitié de ce que j'ai chiffré, de mépriser les commerciaux pour ça et pour le fait qu'ils gagnaient plus que moi alors que c'était moi et les collègues qui "faisions tout le travail" et les nuits blanches pour livrer à temps et dans le budget, tout ça.

Mais je sais aussi ce que c'est que d'avoir des équipes dont il faut justifier le salaire auprès de la hiérarchie, qu'il faut défendre lors de plans sociaux (dont les commerciaux sont autant les victimes que la prod, BTW), pour lesquelles il faut aller chercher du chiffre pour pouvoir garantir leur taf, et je sais que c'est en partie grâce aux commerciaux qu'on fait ça. J'ai passé aussi des soirées avec des équipes de commerciaux à chercher des solutions pour sauver des équipes de prod, quitte à s'aligner sur les prix trop bas des concurrents et vendre en décidant de faire avaler à mon patron une perte gérable dans trois mois plutôt que pas de chiffre du tout aujourd'hui.

Je sais aussi ce que c'est que d'essayer de trouver des solutions avec la prod pour pouvoir produire moins cher pour pouvoir gagner des contrats sur les concurrents qui eux semblent y arriver, et me heurter à un mur de certitudes obtuses sur le fait qu'il n'est pas possible de travailler plus efficacement, plus économiquement sans "rogner sur la qualité" que nous sommes les meilleurs et que c'est normal qu'on soit plus cher, tout ça.

Et inversement, j'ai vu des équipes de prod se remettre en question et arriver à des résultats géniaux et des commerciaux débiles qui pensent que la prod n'a qu'à se casser le cul et bosser jusqu'à 10 heures tous les soirs.

Enfin bon bref, j'en dis trop, je me justifie bêtement, mais c'est parce que les jugements à l'emporte-pièce m'agacent. Je veux bien passer pour un curé, mais au moins, concernant ce sujet précis, je sais de quoi je parle. Et je préfère pécher par excès d'équilibre et de magnanimité que le contraire.

Concernant les méchants, justement, le choix que j'ai fait est de ne pas me cantonner dans une posture dénonciatrice de méchants. Déjà, pour la plupart des gens je fais partie des méchants, si toi et moi on bossait dans la même boîte, tu trouverais que je suis une ordure, donc c'est difficile pour moi de me mettre en dehors. J'ai donc choisi de partager cette expérience, d'essayer d'éclairer ça et de faire avancer la compréhension de ces phénomènes, à mon échelle. Pourquoi y a-t-il des méchants dans des positions de pouvoir, qui sommes-nous, qu'est-ce qui nous motive, et surtout pourquoi sommes-nous où nous sommes, comment sommes-nous arrivés là ?

En parlant de moi, je parle d'eux et vice-versa.

Peut-être que mon projet est nul et rate complètement sa cible, c'est bien possible, puisque j'écris d'un trait et ne travaille pas les posts, pour éviter justement de mentir. Mais ce n'est pas facile.

Clairement, avec toi en tous cas, ça ne passe pas bien, mais tes commentaires pourront peut-être m'aider à mieux organiser mon propos.

Posté par vfwh, 10 avril 2008 à 10:25

Nues

A propos, autant mon commentaire ci-dessus traite du sujet de la division entre les fonctions, où je pense que tu fais fausse route, autant ce que tu dis aussi dans ton commentaire sur le fait que certains types de profil et de comportements sont portés aux nues au dépens d'autres est juste et flagrant dans le monde contemporain en général (Copé, Kouchner, Sarko, etc.).

Ca me conduit du coup à essayer de synthétiser ce que je dis plus haut : mon propos n'est pas de dire que tout le monde est gentil, il est de dire que dans le boulot, tout le monde essaie de se démerder avec la vie de merde que la logique du travail réserve à tout le monde. Et que ce n'est pas, en tant que membre de la prod, en ayant un discours qui stigmatise les commerciaux, ou vice-versa, que ceux qui profitent du crime ont du souci à se faire.

Posté par vfwh, 10 avril 2008 à 10:52

Excuse moi de rester très sceptique, mais ton discours me semble sortir de la bouche d'un député UMP. Pas qu'il soit faux, remarque bien. C'est plutôt que la réalité ne correspond pas cette image d'épinal. N'entre pas en compte l'incompétence crasse d'une partie non négligeable du management (incompétence présente partout mais moins grave à des postes non-decisionnaires), la statégie à vue, les jeux de pouvoirs, la gabegie, la promotion des leche-culs, la transformation des commerciaux en garde prétorienne de l'entreprise (commerciaux dont le taux de lourdage doit etre inférieur dans un facteur 10, commerciaux a qui l'on attribue exclusivement les bons résultats, et au autres quand c'est pas bon, commerciaux qui effectivement en chient pendant deux ans puis sont attachés à des comptes, ce qui est beaucoup plus calme, etc ...). Tout ça, tu pourrais me dire que ce sont des exceptions. Et ben, non, c'est la règle. Non seulement une enquête sur le terrain en arrive à ces conclusions, mais c'est aussi celle à laquelle arrive nombre de professionnels (avec les circonvolutions d'usage).

Le discours que tu me tiens, je l'ai déjà entendu, et en live, de la part de n+qchose. Et c'était beau comme un cours d'instruction civique, beau comme un truc qui n'existe qu'au paradis. Et quand je lui ai demandé pourquoi il se cassait le cul, lui, à essayer de sauver tout le monde, et qu'il ne faisait pas un taf moins fatiguant, il me répondait sens du devoir, irremplaçabilité, et autres fariboles, pour ne pas avouer que c'était le pouvoir qui le faisait bander (pouvoir un peu minable, c'etait pas Bush) ou d'autres choses moins avouables. Je savais que le type en face de moi était un crétin, arrivé là parce qu'il n'avait jamais été en désaccord avec qui que ce soit, toujours à serrer les bonnes mains, tout le monde le savait, tout le monde la reconnaissait son incompétence, c'était notoire, et par voie de conséquence que tout ce discours lénifiant n'a pour but que de détourner l'attention du principal : à savoir ce mec est un nul, la majorité des autres aussi, alors comment on peut encore faire des bénéfices ?

Ensuite les gens ne sont pas aliénes par le travail. Sans lui, ils ne seraient rien. C'est plutôt ça la vérité. Il n'y a pas de méchant patron, ni de méchants actionnaires (et même si c'était le cas, il seraient des victimes au même titre que les autres). Ni de méchant système. Il n'y a qu'une somme d'individuelles lachetés (c'est pas de moi).
Il n'y a que des pervers qui ne se l'avouent pas et trouvent des motivations plus nobles et plus avouables. Il n'y a que des gens qui jouissent du peu d'autorité qu'ils ont en tapant sur les autres, non pas parce qu'ils sont aliénés, mais parce que le boulot leur permet de déployer leur médiocrité avec un knout à la main.
Il ne s'agit pas de dénoncer les méchants, mais de dire que les méchants ne prolifèrent que du fait de notre servilité volontaire et aussi de notre envie d'avoir un bout de ce gateau un peu dérisoire qui fait courir les autres.

C'est un très vaste sujet, immense, et on peut le prendre par plein de bouts : soit par cet interessant et assez nouveau besoin de justification et auto-justification de la part de ceux qui sont du bon côté du manche qui est à mon sens un bon indicateur sur l'état psycho-social de la société dans son ensemble, soit la façon dont les gens finissent par croire à leur propres mensonges (ce qui n'est pas nouveau), soit le fait que dans des sociétés post-industrielles, le prod devenant la portion congrue, ne reste plus que des taches de vente et de management vague, pour lesquelles il est bien difficile d'expliciter des compétences claires. D'où pléthore de parasites à la fonction mal définie, mais manieurs de symboles.

En résumé, on peut toujours trouver des excuses au pire des enculés. C'est le principe des circonstances atténuantes. Il peut y croire, et même se poser des questions, s'inventer des tourments sur ce mode et même les mettre en scène à destination de tiers (je ne parle pas pour toi, là). Ca peut même être très joli.
C'est bien pour ça que j'ai parlé d'analyse sur ton blog. Il faut aller au-delà des raisons paresseuses, evidentes et qui flattent le narcissisme.

Posté par memapa, 10 avril 2008 à 11:54

Tu dis que tu ne parles pas de moi, pourtant tu me réponds en parlant à quelqu'un d'autre. Il me semble être clair sur la question du pouvoir, mais tu n'as pas lu tous mes posts, ce qui est normal, note bien.

Quasiment un post sur deux de mon blog est consacré soit au pouvoir soit à l'incompétence, mais, surtout, aux palliatifs de l'incompétence et au mécanismes du pouvoir : chiffres, tableaux, graphiques, et, par-dessus tout, le vocabulaire et le fantasme.

J'aime beaucoup ta formule sur la pléthore de parasites au fonctions mal définies mais manieurs de symboles. C'est très juste, même si ceux qui manient les symboles sont plutôt les bons, les mauvais se raccrochant plutôt au vocabulaire.

Sinon, tu fais une remarque contradictoire : les gens ne seraient pas aliénés par le travail parce que sans lui ils ne seraient rien. Pour moi, c'est bien ça qui caractérise une aliénation : le travail ne laisse de place à rien d'autre. Si on est quelqu'un de créatif et d'intellectuellement riche, et que sans le travail on aurait plein de projets intéressants, alors le travail n'est qu'un désagrément, une perte de temps, pas une aliénation.

Concernant le système vs. la somme de lâchetés individuelles, ce n'est pas parce que ce n'est pas de toi que c'est vrai. Que la somme de nos lâchetés individuelles soit un ciment puissant de tout ça, il est difficile de le contester.

En revanche, cette somme-là fait advenir un système, le système est le phénomène émergent de ça. Or, une fois qu'il est constitué, il va se trouver des castes qui en tirent bénéfice pour l'entretenir, et cela se produit suivant un certain nombre de mécanismes. C'est tout : le système, c'est ça.

Par ailleurs, là où celui qui regarde de l'intérieur voit quelqu'un qui déploie sa médiocrité un knout à la main, sa femme voit peut-être un gars pas forcément méchant, qui panique tous les matins de trouille à l'idée de se retrouver face à ces gens qu'il encadre et qui le haïssent, à devoir faire le chef.

Bien sûr il pourrait démissionner, aller livrer des pizzas, mais quand il a accepté sa première promotion il n'a pas réfléchi, un peu plus de thune, un peu de statut et surtout l'occasion de participer à des prises de décisions plus importantes, influer sur le cours des choses de manière positive. Puis il a pris son prêt immo, il a acheté sa première bagnole, a eu des gosses, a acheté une barraque et une bagnole plus grandes pour les gosses, a commencé à se rendre compte que ses illusions étaient des illusions, s'est aigri, a peut-être eu du mal avec des gosses difficiles, en même temps ses relations avec sa femme se détériorent, son esprit est encombré par toutes ces choses, la vie n'est pas comme il croyait, il fait de son mieux au boulot pour faire plaisir à son patron, se fait promouvoir encore un coup et un beau jour il se rend compte que les gens avec qui il bouffait de la pizza trois ans auparavant (trois ans déjà ?!) le détestent aujourd'hui.
Petit à petit il en vient à se convaincre, en se rapprochant de son nouveau milieu de cadres, en sortant avec eux, que c'est parce qu'au fond, lui a compris des choses, il est dans la confidence, il fait du reporting stratégique et financier alors que ceux qui sont restés en bas sont déconnectés de ces réalités, finalement ce sont eux les médiocres, c'est normal que ce soit lui qui ait progressé, car lui est ouvert à comprendre une réalité plus vaste, plus complexe et il accepte les responsabilités. De là à se vivre comme un protecteur incompris, il n'y a qu'un petit pas facile à franchir, si on est un peu fragile.

Ce type-là n'est pas pervers, il est en effet médiocre, mais aussi paumé, dépassé, aliéné.

Et ça non plus, ce n'est pas l'exception, c'est un véritable type de manager, sans doute majoritaire, en tous cas vers le milieu de l'organigramme (après les types se diversifient, je trouve). Et c'est justement cette aliénation qui en fait des managers. Le principe de Peter, qui est en filigrane de ton commentaire, n'est pas sans vérité, mais il ne rend pas compte de la réalité. Les promotions au rang de manager se font par cooptation de gens soit dociles, soit astreints, qui vont accepter de vendre leur âme. On n'accepte pas les gens libres.

Comme tu dis, c'est un sujet qu'on peut prendre par plein de bouts, y compris celui-là. Mais bon, nous avons du mal à nous comprendre.

Tu lis en moi un discours pro domo complaisant et auto-satisfait sur le management au pays de Oui-Oui, et j'ai tendance à lire en ce que tu dis des choses issues de discours obtus de pilier de prod, passant son temps à critiquer les autres sans jamais se remettre en question.

Il est devrait sans doute être évident que ni toi ni moi ne serions là si nous étions ces caricatures.

Ce qui m'intéresse, c'est de comprendre comment ces petites lâchetés individuelles adviennent, quel système elles rendent possible et entretiennent, quel écosystème de forces pèse dessus. C'est une démarche d'analyse aussi, simplement il nous vient naturellement à toi et à moi des angles d'attaque du problème légèrement divergents. J'espère que tu seras d'accord avec moi qu'ils sont complémentaires et qu'il n'est pas possible d'énoncer de vérité unique sur quelque chose comme ça. On ne peut que s'approcher peu à peu de la connaissance, on n'y arrive jamais complètement, mais on s'en approche davantage à plusieurs. Au fond, ce qui compte c'est d'avoir un fil à tirer.

Je suis content d'avoir eu cette discussion, j'en sors plus éclairé qu'avant.

Allez, voilà ma dernière remarque de curé oecuménique pour la journée.

Posté par vfwh, 10 avril 2008 à 15:59

Je suis assez content, effectivement, qu'on ait réussi à recadrer un peu le sujet, par itérations successives.

Le point théorique de divergence tient à une plus grande indulgence dans ton cas que dans le mien. Prends le cas de l'aliénation : par définition (du dico), quand on est aliéné, c'est qu'on a été enlevé à quelque chose, qu'on y a plus accès. Son être, sa raison. Quand on est rien, on ne peut pas avoir été arraché à quelque chose. Comment pourrait-on être arraché au vide ? C'est bien en cela que certaines personnes ne peuvent être aliénés par le travail, mais qu'au contraire le dit travail leur procure leur seule brique existencielle.

Je ne dis pas que cette explication explique tout (déjà, je dis que ce n'est pas le cas de tout le monde). Elle pose presque autant de problemes qu'elle n'en résout (quid de la perversion dans ce cas là ?)

Ensuite j'ai un peu du mal avec la victimisation à outrance. J'ai tendance à me dire qu'un RMIste est plus aliéné et plus une victime qu'un cadre qui a des états d'âme. La formule est cruelle, je sais, mais ce n'est qu'une formule. Je pense que tu saisis le fond de ma pensée. Il y a des gradations dans la douleur, et il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, sinon tout le monde est victime de quelque chose (exemple caricatural : Himmler a peut-être eu une enfance malheureuse ou je ne sais quoi).

Bon, ça, c'est pour la théorie. En pratique, je serais de mauvaise foi en ne compatissant pas à tes malheurs (car c'en sont). Puisque c'est de toi que tu parles, me semble-t-il, avec la parabole du livreur de pizza. A un degré moindre, j'ai vécu la même chose. Sauf que j'ai bien compris assez tôt le dérisoire de toute l'affaire sans avoir encore trouvé une solution adéquate. Mais disons que j'ai finit par trouver que ce après quoi je courrais était tellement dérisoire que j'en ai eu honte (prestige social à deux balles, reconnaissance de la part de gens que je méprisais sur le fond, etc ...). D'autant plus honte qu'avec un BAC + 5, j'aurais pu trouver ça tout seul ! Tu parles d'une élite ! Incapable de se rendre compte qu'elle tend toute seule les verges pour se faire battre. Bref, j'ai eu honte (ce qui explique d'ailleurs mon agressivité sur le sujet), ça me passe un peu (que les cons aillent jouer dans leur coin, je m'en tape maintenant), mais la solution pratique, je ne l'ai pas trouvée. La solution pratique c'est : comment gagner du poignon, et en quantité raisonnable, je n'ai pas de gout excessif pour la frugalité ?

Donc je comprends ta position, et compatis.

Posté par memapa, 10 avril 2008 à 17:02

Pizza

Ton commentaire me laisse ambivalent. D'un côté je suis content que l'on puisse se témoigner un peu de compréhension, de l'autre je ne voudrais pas qu'il y ait méprise, ou mensonge.

Le cas du livreur de pizza n'est pas le mien. Si tu veux être gentil avec moi parce que tu compatis à cette histoire, alors ne le sois pas, car ce n'est pas moi. Ma femme est généreuse, sexy et un pilier d'engagement, mes enfants sont tellement des anges que je n'en reviens pas, je t'assure, ils sont beaux, intelligents, généreux, ils m'adorent (Bobo, 22/2), c'est à n'y pas croire.

Moi, j'ai été fasciné dès le début par l'ouverture progressive du sérail, la confidence, le fait de savoir ce que les autres ne savent pas. Toujours frustré de savoir qu'il existe un niveau au-dessus qui sait des choses que je ne dois pas savoir. Le statut, le pouvoir et le fric exercent une attraction malfaisante sur moi et je ne suis pas médiocre. Sache que je n'ai moi-même aucune compassion à mon égard et que je n'en attend guère. Il est trop tard pour ça, depuis longtemps, j'ai conscience aujourd'hui des passions noires qui m'animent (c'est aussi le sujet de mon blog, voir en particulier Origines du 30/1) et c'est par cette conscience que je viens au travail d'analyse dont je parle. Note bien que j'ai d'autres qualités, hein, je ne suis pas un être abject à tous les égards. Mais la compassion est un sentiment que je n'inspire à ma connaissance à personne aujourd'hui.

Mais des livreur de pizza comme ceux dont je parle, j'en ai rencontré à la térapelle, donc si ta compassion ne trouve plus prise sur moi, rien ne t'empêche de la leur témoigner à eux. Car moi j'en ai pour eux, en revanche.

Posté par vfwh, 11 avril 2008 à 00:33

Pas grave, comme ça, le tribunal révolutionnaire saura tout de suite quoi faire en ce qui te concerne.

Posté par memapa, 11 avril 2008 à 15:07

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