Mémoires d'un apathique

C'est hyper cool et c'est vachement bien !

12 février 2008

The Blade

Je viens de revoir The Blade du grand Tsui-Hark, alors qu'il m'avait laissé un souvenir assez mitigé. J'avais eu tort.
C'est effectivement une des apothéoses du film de sabre et le moment où Tsui-Hark commence à se lacher et à faire au sens strict n'importe quoi.
Le duo infernal ayant pondu un article plus que méprisant (en particulier au vu des qualités intrinsèques du métrage), je ne peux que m'inscrire en faux face à la commisération affichée (ambiance : « Bon,Tsui, maintenant deviens adulte et apprend les longs plans fixes chiants comme la pluie »).
Il va falloir un jour se débarrasser de cette gavante manie de tout juger à l'aune du sens ou de l'absence du dit sens. Et se poser la question du sens de ce sens.
Parce que, trop souvent, le dit sens ne masque qu'une adéquation académique avec des schèmes censément gratifiants et/ou profonds. En d'autres termes, le sens, c'est une série de clichés obligatoires.
Le sens, c'est scolaire, c'était même l'unique outil d'analyse des profs de français à l'époque où nous étions au lycée. Et  qui portaient au nues des bouquins assommants et surtout d'un poussif et au final d'un ridicule achevé. Quand on n'a pas de talent, mieux vaut injecter du sens, ça rassure. On sait où on en est, les repères sont toujours là, même et surtout s'ils sont obsolètes.  L'exigence de sens, c'est  un des refuges du conservatisme, si ce n'est de la réaction. Par pour rien, que ça se porte si bien à droite, la demande et l'offre de sens.

Ceci étant dit, revenons à nos moutons. Que peut-on dire du film de Tsui-Hark ? Qu'il n'a pas de sens, au sens strict (mais j'y reviendrais), et que la prétendue épaisseur des personnages, on s'en fout. Enfin, le réalisateur s'en fout. Ce n'est pas son propos. C'est un film formel. Autant reprocher à un basset de ne pas savoir monter à l'échelle.

Le scénario est tellement confus qu'il est à deux doigts de sombrer dans l'idiotie la plus totale. Tellement confus qu'il se permet d'accumuler des problèmes de continuité hallucinants. Par exemple, alors que Ding On s'entraine pendant des mois, si ce n'est des années pour manier son sabre, Tête d'acier et sa copine semblent, en parallèle, zoner tout au plus quelques jours dans une sorte de bordel (mais il est vrai que ce n'est pas très clair). De toute façon, rien n'est très clair, à commencer par l'histoire, et ses nombreuses péripéties, avec des gens qui vont, qui viennent, tuent tout le monde, sans qu'on sache qui exactement sont ces méchants et leurs motivations. Il est probable, que, comme d'habitude, Tsui-Hark ait tourné deux fois plus que nécessaire et ait sauvagement sabré au montage pour pouvoir distribuer son film. Il est possible aussi que certaines choses nébuleuses pour un occidental soient implicites pour le public cantonnais. Un peu comme quand on voit un film avec des mousquetaires, on devine instantanément le background, le cardinal et le collier de la reine.
Quoi qu'il en soit, reste un plaisir jouissif à essayer de recoller les morceaux.
Reste surtout la maitrise hallucinante du réalisateur qui se permet à peu près tout (avant le départ en vrille ultime de Time and Tide, totalement sous-estimé). Tsui-Hark a l'oeil de la caméra, c'est prodigieux. Chaque plan est presque bluffant en lui-même, et, pour être honnête, souvent à la limite du ridicule ou de l'horreur clipesque. Mais à la limite. Rien à voir avec les copieurs (à la M. Bay) qui confondent le portnawak surdécoupé et le sens (et la fluidité) de l'action. Du mouvement. Ouais, c'est un scoop : le cinéma, c'est aussi une technique pour rendre le mouvement.
Hark se permet tout, des plans hyper-larges aux zooms monstrueusement serrés avec un bonheur qui laisse pantois.
Ok, les bastons sont homériques, il n'y a pas à revenir dessus.

Mais il n'y a que cela dans ce film. Pas que des bastons d'anthologie. Il y a aussi de stupéfiants tableaux vivants totalement irréalistes qui rappelle l'opéra de Pékin et La légende de la forteresse de Souram ou Les larmes du tigre noir. Tant d'invention formelle et de pieds de nez au réalisme ne peuvent qu'émouvoir. Cet incroyable parti-pris de distanciation dans un film très grand public me laisse sur le cul.

Ajoutons pour la bonne bouche un goût immodéré pour les décors et les costumes grandiloquents (les cavaliers pseudo-musulmans évoquent Oedipe-Roi de Pasolini, excusez du peu), et vous avez au final quelque chose d'assez incroyable, certes excessivement bordélique, mais totalement hallucinatoire. Et surtout jouissif.

C'est important la jouissance au cinéma ...

Posté par memapa à 09:17 - Les films bons, oh que oui ! - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Moi j'aime Tsui Hark, j'avais adoré THE BLADE, et aussi GREEN SNAKE par exemple.

Tu as raison, le cinéma c'est fait pour être jouissif avant tout.

Posté par Escape, 13 février 2008 à 09:40

Je ne suis pas l'auteur du texte sur Shangols, mais j'ai l'impression que tu l'as lu un peu vite. Mon camarade ne critique pas le manque de sens, mais le manque de fond, ce qui est différent ; il ne cherche pas forcément les "longs plans fixes chiants comme la pluie" non plus, je trouve. Il décrit la chose pour ce qu'elle est (j'imagine en tout cas, je n'ai pas vu The Blade) : un pur spectacle, réussi mais un peu vain. Il est en droit de ne pas adhérer à un film qui est "à deux doigts de sombrer dans l'idiotie la plus totale", je trouve. Personnellement, je suis mon camarade : je ne suis pas fan de l'idiotie la plus totale.
Et reconnais que son petit article est hilarant.
Ceci dit, ton texte est brillant (bien qu'un poil snobinard), et me donne envie de voir ce fameux chef-d'oeuvre.

Posté par Gols, 13 février 2008 à 11:04

Escape> Voilà une saine attitude

Gols> En fait, je suis parfaitement d'accord sur le fait que Shang ait le droit de ne pas aimer ce film, parce qu'il est effectivement décérébré (le film). J'ai juste polémiqué parce que son propre article était méprisant (si, si), même s'il a parfaitement le droit de l'être aussi.
Je doute d'ailleurs que tu apprécies ce film, essentiellement pour les mêmes raisons que Shang.

Posté par memapa, 13 février 2008 à 12:32

Heureuse saint-Valentin !

Posté par Escape, 14 février 2008 à 22:04

Bon alors... On me dit dans mon oreillette gauche que le précédent message signé Escape n'était pas de lui, mais d'une trop jeune damoiselle qui avait envie d'utiliser mon ordi pour faire une farce pas marrante... Mea culpa donc !

(mais heureuse St-Valentin quand même ;-)

Posté par PJ, 15 février 2008 à 09:07

Bien reçu, de Papa Zoulou à Alpha Tango. Une ou deux tartes dans la gueule s'imposent donc ...

Posté par memapa, 15 février 2008 à 09:46

Aucun souci : les tartes furent bien reçues, elles aussi... Over !

À part ça, je viens de remater Time and Tide, dont le scénario est quelque peu plus abouti que celui de The Blade, m'enfin c'est pas tellement ça l'important.

Je crois avoir compris un truc avec Tsui Hark : à la différence de beaucoup de réalisateurs de scènes d'action, sa caméra ne reste pas en retrait de ce qui est filmé, elle tente d'être ce qui est filmé. C'est l'opposition, habituelle au cinéma, entre ce qu'on filme et comment on le filme : dans le cas d'une scène d'action, soit on place sa caméra à distance et angle "raisonnables", pour tenter d'avoir un maximum du mouvement de ce qui est joué dans le cadre - mais dans ce cas, on a un point de vue sur l'action qui reste extérieur -, soit on place comme le fait TH la caméra à l'intérieur de l'action, la faisant même participer, et on donne le mal de mer au spectateur - car ce dernier doit accepter d'avoir un point de vue inhabituel, si ce n'est impossible dans certains cas (par exemple, à moins de donner un coup de boule, on n'a généralement pas les yeux au bout de ce qui frappe l'adversaire). C'est d'ailleurs pourquoi les films de TH semblent chaotiques, c'est parce qu'ils imposent au spectateur d'avoir un point de vue qui est inhabituel, qu'ils forment l'oeil du spectateur : dans la même idée, une personne du début du XX° siècle, habituée au cinéma construit comme une succession de tableaux, donc sans montage, aurait eue un analogue mal de mer devant un film au formalisme classique d'aujourd'hui (oui oui, même devant un pur produit de la FEMIS, c'est dingue).

Ce qui est marrant, c'est qu'on peut difficilement accuser Tsui Hark de surenchère dans les effets spéciaux, car par exemple Time and Tide fait parfois très cheap de ce point de vue : genre on voit le fil qui tire l'acteur alors qu'il rampe en accéléré sous des sièges... Donc ce qui fait la force de TH, c'est sa maîtrise de la caméra, sa vision très personnelle, au montage comme au découpage, et non le fait de mettre un max de dollars dans ses films (même si, pour payer de bons chorégraphes et cascadeurs, c'est utile).

Sinon, pour ce qui est de qualifier un film de Tsui Hark de "pur spectacle, réussi mais un peu vain" comme semblent le penser tes camarades de Sangols, je suis totalement d'accord. Et je dirai même que c'est tant mieux : j'ai déjà beaucoup entendu ce genre de sentences de gens qui s'y connaissent, comme on dit, et je continue à penser que c'est tant mieux. Tant qu'il y aura des réalisateurs qui évitent de vouloir faire des films NON vains, ne s'intéressant qu'au côté formel de leur art, mais faisant avancer ce dernier, on sera tranquille : il se trouvera bien ensuite des copieurs pour rajouter du "sens" sur le formalisme qu'auront forgé les premiers.

En attendant, y'en a qui jouissent, gnark gnark...

Posté par PJ, 17 février 2008 à 13:55

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