Si tout avait marché comme sur des roulettes, j'aurais pu vous faire mon grand numéro de moi-j'ai-raison. Couplé avec un festival de tous-des-cons-moi-je-vais-vous-montrer.

Ca aurait commencé comme ça :

Je vous aurait parlé de Missouri breaks, un western avec Marlon Brando. J'aurais péroré sur la performance exécrable de l'acteur, tout en cabotinage et doté pour l'occasion d'un accent à la con. J'aurais fait remarquer que, de toute façon, les films dans lesquels Brando joue correctement se comptent sur les doigts d'un lépreux. Comme dans Apocalypse now, tiens. Aurais-je ajouté, ménageant mon petit effet. Parce que, c'est vrai, quoi, il incarnait Kurtz avec la finesse d'un Duris sous acide. C'est ça que j'aurais asséné. Avec une petite pause pour vous permettre de reprendre votre souffle.

C'est toujours bien de s'en prendre aux monuments du 7ème art. Un peu comme d'expliquer à un décérébré que Le grand bleu, c'est de la daube. Au moment de sa sortie. Ce qui ne nous rajeunit pas.
On aurait attendu la suite. Parce qu'il y en aurait eu une. Et quelque chose de grandiose.

Que je vous explique.

J'aurais tartiné ma triscotte de considérations pertinentes sur la différence entre profondeur et n'importe quoi amphigourique. Parce qu'en l'occurrence, c'est du n'importe quoi qui en met plein la vue. Mais sans plus. Un peu comme une explication d'économiste aux ordres.

Et je vous aurais raconté une séance au Brady de la grande époque. Avec deux films au programme. Permanent, le programme. Et d'incroyables navets sur l'écran. Et j'aurais extrait de ma mémoire cette bouse d'horreur ritale dans laquelle le réalisateur avait cru bon d'insérer un Kurtz en décalque, histoire de surfer sur la vague. Un Kurtz inexpressif, mais roulant des yeux, prodigieusement mal doublé, et racontant d'hallucinantes inepties au sein de la jungle philippine. C'aurait été Anthropophagous (l'homme qui se mange lui-même), ce film.

Et j'aurais récupéré le monologue en mp3 et l'aurais mis à votre disposition. Pour que vous puissiez savourer l'ampleur des dégâts. Et que vous vous rendiez compte par vous même que, sur le fond, il n'y a pas beaucoup de différence avec le gloubi-boulga de Brando et Coppola.

J'aurais instillé le doute en vous. Vous n'auriez plus regardé Francis-Ford de la même façon.

Mais je ne me serais pas arrêté là. J'aurais ajouté, pernicieux : mais n'était-ce pas déjà le cas avec l'original de Conrad ? Avec Heart of darkness ? Ce gros machin pesant dans lequel un Kurtz censément halluciné perd les pédales.  Et déblatère  à propos de  L'horreur. L'horreur !  Au beau milieu de l'Afrique, contaminé par la sauvagerie des noirs. Forcément. La sauvagerie. Les noirs. Normal. Prescience de Conrad anticipant les horreurs du 20ème siècle ? Mes couilles. Aucun rapport entre les camps et la sauvagerie au sens où il l'entendait. Des générations de cuistres ont ânonné cette banalité avec de la crème de gruyère dans la tête, sans le moindre esprit critique, sans même, probablement, avoir lu le livre. Comme d'hab'.

Voilà ce que j'aurais dit.

Jusque là, rien que de très classique. J'aurais été dans mon rôle, sans vraiment de surprise. Mais je ne m'en serais pas tenu là. Non. J'aurais ajouté : oui, mais vous vous en souvenez de ce bouquin ? Vous avez supporté ce style lourdissime ? Et j'aurais inséré un extrait de la traduction française. Et je me serais gaussé.

Et j'aurais enfoncé le clou avec le même passage en VO. Que j'aurais trouvé sur internet.

Et je lui aurais donné des conseils, au Conrad, pour qu'il nous ponde quelque chose de moins grumeleux. En direct live. Et au final vous auriez eu droit à mon rewriting de Conrad. Et vous auriez été obligé de me donner raison. D'avouer que ma version, ma foi, est bien meilleure.

C'aurait été prodigieux.

L'ennui, c'est qu'il n'y a pas de sous-Kurtz dans Anthropophagous. Ne fut-ce que parce que ça se passe en Grèce. Je me suis mélangé les pinceaux.

Ma démonstration tombe donc à plat.

C'est plutôt une bonne chose. La flemme m'a saisi de ses bras réfrigérants lorsque j'ai pris conscience de l'ampleur de la tâche que je m'étais assignée. Je préfère donc vous narrer à la place comment j'aurais été fantastique si des circonstances indépendantes de ma volonté etc ...