Comme vous le valez bien, je vais vous parler d'un merveilleux film que vous ne verrez jamais, parce que je viens de le sortir de ma collection de raretés numérisées depuis une VHS hors-d'âge.
Oui, je sais, certains vont encore dire que je me complais dans un underground facile, mais j'avais envie de le revoir, je l'ai donc revu, et c'était bien. Vous ne savez pas à côté de quoi vous passez et êtes passés, et c'est d'ailleurs pour cela que, dans le poste, je cause.
Donc, et rien que pour vous, un compte rendu par dessus la jambe du Trésor des iles chiennes (1991) de F.J Ossang.

Jamais entendu parler ? Tout va bien...

Commençons par énumérer les bonnes raisons de ne jamais voir ce film. Techniques d'abord : la VHS d'origine est pourrie, il faut donc la regarder en PAL, pour éviter les artefacts colorés et le son à fond, avec souffle inside, parce que les dialogues sont inaudibles la moitié du temps (voire absents pendant 5 minutes environ).

Ensuite, c'est très ... Comment dire ? Grandiloquent serait le mot le plus adéquat. Dialogues et voix-off déclamatoires, prose poétique à tout bout de champ, intertitres tout aussi grandiloquents, et direction d'acteurs presque inexistante, ce qui donne un festival de cabotinage en règle et l'occasion de voir Clovis Cornillac jeune en petite frappe peu convaincante. Plus un scénario opaque et confus, où des personnages apparaissent et disparaissent d'une séquence sur l'autre (sans compter que l'absence de dialogues audibles n'arrange rien).

1

Disons-le en un mot : c'est très très arty. Epouvantablement arty, même.

Et pourtant j'adore ce film.

2

On pourrait appeler ça un film noir métaphysique, désignation totalement bateau, mais je n'en ai pas d'autre sous la main. L'influence majeure est de toute évidence F. Lang, et ce n'est probablement pas pour rien que les comédiens semblent  tous jouer le Docteur Mabuse dans les films éponymes. Mais des Mabuses cavalant dans une autre dimension. Ossang est (était) peut-être l'unique créateur de mythologie en France, comme ses écrits tendent à le prouver. Livres après livres, il a raconté la ou les mêmes histoires dans un décor récurent, qui sert de toile de fond au film. Cargos rouillés, archipels perdus vérolés de maladies endémiques, terres lointaines à consonances espagnoles, parèdres mortifères au teint de porcelaine. Le tout servi par un étonnant souci du détail, et un énorme talent de réalisateur, puisque comme Pasolini, Ossang possède un rare sens de l'image et du rythme. Seuls les très bons cinéastes savent et peuvent se permettre de filmer sans mollir des camions militaires sur une route de montagne comme des personnages à part entière, mafflus et acariâtres.

3

Il ne s'agit pas d'un film onirique, mais au contraire d'une production réaliste dans un univers légèrement décalé. Pas de morceaux de bravoure tonitruants, juste une sorte de reportage sur quelque chose qui n'est pas, mais qui ferait mieux de l'être, sublimé par un N&B somptueux (dans mon souvenir).

4

Ossang est un émouvant (re)constructeur d'univers, et d'une certaine manière un cinéaste d'un réel qui n'est nulle part, sinon dans sa tête, mais qui a autant de droits, si ce n'est plus, que celui qui nous les brise quotidiennement. Alors, dans ces conditions, qu'importe les défauts formels, puisqu'il se permet ce que personne ne semble avoir fait depuis (et avant aussi, tout bien réfléchi). C'est d'ailleurs pour cela que je ne parle même pas du scénario, non pas qu'il soit inexistant ou insane, mais tout simplement secondaire, un peu comme dans En quatrième vitesse, une référence qui m'est instantanément venue à l'esprit, sans vraie raison. Pas pour rien que j'ai qualifié ça de film noir métaphysique.

Et à vrai dire, les véhicules, les décors, les engins, les paysages, les réminiscences, les légendes, les on-dits et les situations sont les seuls véritables héros, les humains se semblant avoir pour fonction que de faire défiler l'inventaire suscité. Se conformant ainsi au scénario, qui a un petit côté tour operator dans les steppes de la Grande Chienne et ses dépendances.

5

Bon, je vais pas vous en tartiner pendant des heures, vous ne comprendriez pas, moi non plus, je n'ai pas bien compris. C'est au sens strict ce qu'on appelle un film autre, pas cérébral, ni complètement barré, juste autre et pour lequel n'existent pas vraiment de critères ou de schèmes référentiels, sinon analogiques et de ce fait nécessairement bancals.

Et puis, de toute façon, aucune chance de pouvoir le visionner, donc inutile de se fatiguer...