Mémoires d'un apathique

C'est hyper cool et c'est vachement bien !

06 janvier 2008

Daney-Debray

J'en avais déjà parlé il y a de cela fort longtemps, dans une vie antérieure. Une vie antérieure de laquelle je n'avais ramené qu'une copie de VHS, à l'ancienne, baveuse, trouble et à la bande-son douteuse.
Je l'ai dégoté en DVD : Itinéraire d'un ciné-fils, soit 3 heures d'interview de Daney par Debray.

De l'anti-télévision (et si j'étais méchant : de l'anti-blog). A savoir, une personne singulière, interrogé par une autre personne, compétente, elle, qui sait relancer, parce qu'elle a au moins une vague idée du sujet dont on parle. Et qui peut même relancer sur des sujets connexes, parce qu'elle a ce qu'on appelle de la culture, au sens neutre, c.a.d des connaissances variées plus ou moins maitrisées. Rien à voir avec un animateur de talk-show qui redouble pour la 6ème fois le cours sur les lettres-bâtons. Une personne singulière, donc, qui se tient à sa place, c.a.d à l'endroit qui est le sien du fait de son vécu, de ses réflexions et de ses doutes. Comme quoi, on peut avoir une vie suffisamment autre rien qu'en allant au cinéma, une vie tellement autre qu'elle permet d'avoir un point de vue. Un endroit depuis lequel on peut observer le monde et raconter ensuite ce qu'on a vu. Un truc intolérable dans une société individualiste formatée par les media, où le premier tocard venu plastronne parce que lui, c'est lui, d'ailleurs, c'est sûr, c'est vu à la télé.
C'est ce que dit Daney sur la fin. Et je me suis aperçu à quel point ce reportage m'avait nourri. A la troisième vision, je m'en rends compte : mon obsession de la singularité et de l'intimité absolue de l'intime que nous sommes en train de perdre à la plus grande jubilation des individualistes comme tout le monde (dixit Daney), je la dois en partie à lui. Ou disons qu'il m'a permis de la structurer.
Première nouvelle : j'ai des dettes. Envers lui au moins. Tout son discours sur l'horreur qu'est devenu la singularité s'était logé dans un coin de mon cerveau et avait tranquillement produit en douce, sans que j'en sois vraiment conscient. Tout cela explique certaines de mes sorties, par exemple, contre la littérature et plus exactement la posture littéraire, qui est tout sauf singulière et qui fait qu'au final la sociologie de la littérature est actuellement bien plus intéressante et plus pertinente que la littérature elle-même. En cela qu'elle dispense de lire ses rejetons, puisqu'elle permet à l'avance de savoir ce qu'il y a dedans, car on devine qui a écrit, ce que s'imagine être celui qui a écrit, ses fantasmes implicites à deux balles, ceux du public, et au final le plan marketing qu'il y a derrière. Et quand il y a parfaite adéquation entre le marketing et l'objet à promouvoir, pas la peine de se pencher sur l'objet : autant lire le plan marketing, c'est bien plus passionnant (même si ça ne pisse pas très loin - mais en tout cas plus que ...).
Bref, ça fait tout drôle de se découvrir un père spirituel, surtout sur un sujet aussi central en ce qui me concerne, et pour quelqu'un qui a un rapport quasi-haineux avec le concept même de filiation. Daney devient par ce biais un de ces miracles auquel on ne croit plus : le père qu'on se choisit.

Le plus drôle, dans cette histoire, c'est que je ne partage pas du tout les goûts de Daney en matière de cinéma, et encore moins ses a priori esthético-moraux. Ni même certains des sujets connexes qu'il développe. Je reste simplement ébloui par l'intelligence protéiforme du personnage, son mélange d'arrogance et d'humilité, sa capacité à dire au fond, je ne sais pas au terme d'un raisonnement particulièrement brillant.

3 heures à fixer le tube cathodique et à laisser s'échapper de temps à autre de légers filets de larmes. Non pas parce que ce que raconte Daney est désespérant (ça l'est), mais parce que le spectacle de Daney prenant son spectateur pour autre chose qu'un golito est sur le fond particulièrement tragique. Il est un des derniers. Un survivant. D'une époque où l'intelligence était considérée comme une qualité, et non pas un bidule superflu et gênant à évacuer au plus vite. Deuxième moment de mes obsessions : l'emprise de la bêtise triomphante et ricanante, bêtise uber alles, condition sine qua non de survie qui prend à la gorge, et qui peut donc vous arracher des larmes. Surtout lorsqu'on la détecte chez quelqu'un de son bord, expérience cruelle et douloureuse.

D'associations d'idées en associations d'idées, on se retrouve en toute logique à sangloter doucement tandis que la nuit humide régente la rue où passent encore quelques camions...

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