02 octobre 2007
Du sérieux
- Arrête un peu. C'est parce qu'elle t'a dit non que tu découpes ton coeur en petites lamelles. Sans quoi, tu n'y penserais même pas.
- La psychologie en tongs, c'est deux ans de stages à Biba après le le DEUG.
- Alors, d'accord, t'as de nouveau des boutons plein la gueule, et tu te caches dans les chiottes pour pleurer comme un veau.
- Mais c'est le cas, Monsieur je-connais-et-maitrise-la-vie.
Et c'est vrai que ce con, de rage, avait latté sa bibliothèque à coups de pieds. Je regardais les livres éparpillés, les étagères sorties de leur logement. Il avait tout laissé en plan, sans même essayer de rétablir un semblant d'ordre, pour que ce signe patent de sa frustration puisse lui rappeler en permanence quelle était sa douleur.
- De toute façon, t'as jamais été amoureux. Tu te fais le jeune Werther par procuration. T'as juste eu envie de la mettre dans ton lit ou toi dans le sien. Et chose terrible, elle n'a pas été d'accord. Relativise un peu ; dans une semaine, ce sera oublié.
- L'amour ? C'est bien mieux ; j'ai foutu le feu à la boite d'allumettes.
- Et tu rêves maintenant de cuisses, d'os iliaques, de trainées de salive. Tu superposes dans ta tête différentes tailles de pubis, diversement taillés, plus ou moins épilés. Faut bien ça, puisque tu ne l'as jamais vu - et ne le verras jamais.
[ Suivent diverses considérations sur celles qu'on n'a pas eues, celles qu'on a imaginées pendant des mois, celles dont les yeux s'agrandissaient tandis que notre poids se faisait plus pressant, tout ça dans la lanterne magique des pensées fugitives. Oui, oui, aussi les séances de masturbation dans la nuit et le drap ; mais uniquement parce qu'on se connait depuis des années et qu'après une demi bouteille de Macallan, les camarades se sentent portés aux confidences. Sur ce plan là, nous sommes bien d'accord : il n'y a pas de femmes plus belles que celles qu'on a toujours entraperçues habillées de pied en cap ]
- T'as vu comme elle est belle ? J'ai bien le droit de me tordre les mains comme on dit dans les mauvais romans !
- Elle est plus que belle, mais ce n'est pas la question.
- C'est une reine, putain !
- C'est ça, c'est la grande Catherine ... Mais dans ce cas, pas de regret à avoir, t'aurais pas tenu la distance ...
- T'as toujours été le major de la promotion des Gros Malins, toi ...
C'est vrai qu'elle était belle. Avec une intelligence affutée, brillante. Et je le comprenais, le pauvre. L'intelligence, c'est pour lui - et pour moi aussi - un potentialisateur érotique. Il me l'avait dit à de nombreuses reprises (et j'avais approuvé) : « Coucher avec une jolie fille, c'est déjà bien. Avec une jolie fille intelligente, c'est comme s'accoupler à sa parèdre, c'est baiser la divinité, c'est repousser les barrières ». Du lyrisme, donc.
Quoi qu'il en soit, quand il me l'avait présenté - juste une amie, hein ! - elle avait semblé apprécier de pouvoir discuter avec deux types dotés d'un neo-cortex un peu plus développé que la moyenne. Mais sans plus. Elle n'en avait rien à foutre de moi, pour du rab, je veux dire, ce qui était bien normal vues les circonstances, mais en ce qui le concernait, c'était pareil, et ce con ne s'en était jamais rendu compte, de toute évidence.
- Alors selon toi, c'est foutu ?
- Tu ne vas pas aller pleurer sur son paillasson, non ?
- A ton avis ?
- Alors tu oublies. Tu te montes la tête pour rien. T'es bien trop vieux pour jouer les amants trahis, d'autant que justement tu peux pas être son amant. A partir d'un certain âge, errer dans les rues, la nuit, comme une âme en peine, vêtu d'une grande cape noire, faut bien dire que ça le fait plus ...
Et lorsque j'ai vu une larme couler, je me suis dit que je m'étais trompé. Qu'il y croyait vraiment, qu'il avait un trou dans la poitrine, que l'air s'échappait par là, et que sa respiration en devenait difficile. Je lui ai proposé de sortir. On est allé dans un bar poursuivre l'ébriété obligatoire, à regarder les filles qui passaient. Mais elles n'ont pas chassé son obsession, comme je l'avais mollement espéré.
C'était sérieux.