08 janvier 2007
L'intime des tous
Dans la suite du texte, le terme diary désigne un journal intime en ligne, assumé et revendiqué en tant que tel.
En glandant tôt le matin, je me promène sur la cyber-toile et tombe sur un forum où sévit une conne tranchante. Sujet du jour : Faut-il tout dire dans son journal intime en ligne ?
Le problème du journal intime en ligne est qu'il est justement en ligne. Et qu'on en arrive forcemment à la question du narcissisme. S'il était intime, mais au fond d'un tiroir, on pourrait discuter de la motivation de celui qui consigne sa vie, mais dans le cas où il est publié ....
Le narcissisme est bien entendu le moteur du diary (et en passant altruiste n'est pas le contraire de narcissique). Contrairement à une idée reçue (en tout cas chez moi), le narcisse n'est pas une sorte d'égotiste flamboyant, un nietzschéen faisant fi de la commune pudibonderie (il y a bien trop de diaristes pour que ce puisse être le cas, ce sont eux qui sont communs), pas plus qu'un amoureux de soi débordant de l'envie de tout raconter sur sa merveilleuse personne. Au contraire le narcisse est travaillé par le regard de l'autre, de sa conformité par rapport à ce que chacun doit être. Pour simplifier, ce qu'adore le narcisse, c'est un idéal du soi, lequel idéal est nécessairement articulé à ce qu'une société donnée considère comme pouvant être idéal. Ce n'est pas lui que le narcisse adore, mais l'image qu'il est censé donner, ce qui au final revient à dire que le narcisse est un conformiste. Et comme tous les conformistes, le narcisse est d'une stupéfiante vacuité. Il suffit pour s'en rendre compte de lire les trop nombreux diaries, l'ennui chevillé au corps. Ce que consigne le diariste, ce ne sont pas les errements d'un ego surdimensionné, mais les banalités qui sont supposées être le lot commun, tant et il est vrai , je le répète, que le narcisse travaille sous le regard de l'autre et même d'un idéal de l'autre. D'une part, comme tout conformiste, le diariste est creux puisqu'il n'a rien qui lui soit propre, toute sa structure provenant de la doxa ambiante ; d'autre part, même en tenant compte de cette totale abscence de singularité, il n'est capable de raconter autre chose que ce qui loisible et permis de raconter. En ce sens le journal intime publié est tout sauf intime ; il est en fait une retransciption de ce que le Zeitgeist admet comme intimité autorisée à être portée au public. De toute façon, l'intimité du narcisse n'a pas besoin d'être publiée pour être modelée par l'extérieur, il a déjà intériorisé ce qui doit être ressenti, puisque le narcisse, infiniment creux, est incapable d'éprouver quelque affect qui n'a pas déjà été validé par le groupe. Ce n'est pas pour rien que le journal intime est un genre littéraire, avec ses tics et obligations. Production d'individus sans singularité, simple receptacles aux clichés du temps, il ne peut être qu'un ramassis de poncifs, toujours les mêmes, tant au point de vue de la forme que surtout, et je le répète, des affects.
Il est assez fascinant de constater que les diaries les plus vides, les plus plats, ont un public nombreux qui ne cesse de laisser commentaires et autres. Les narcisses félicitent les narcisses d'être ainsi aussi conformes, aussi conformes qu'ils s'attendent à l'être eux-mêmes. En bref, le journal d'un autre pour un narcisse est une validation de l'image qu'il donne dans son propre journal. Les publications des autres narcisses exposent l'idéal du moi auquel il faut adhérer et conforte le narcisse dans son adéquation à cet idéal du moi. En d'autres termes la banalité rassure ceux qui ont décidé d'oeuvrer dans la banalité quand bien même ils s'imaginent que cette banalité est l'expression d'un moi singulier.
Un dernier mot : du fait de cette obsession du regard de l'autre, et de l'impossible adéquation à l'idéal du moi donné par l'extérieur (ou plutôt par un fantasme d'extérieur), le narcisse est nécessairement travaillé par une blessure intime, celle de ne jamais être aussi parfait que l'autre s'attend à ce qu'il soit. C'est pourquoi, les diaries sont généralement tenus par des névrosés, et il n'y rien de plus banal et codifié que les névroses et les névrosés. La boucle est bouclée : on comprend que la platitude s'étale avec autant d'énergie dans les diaries et qu'en même temps l'exigence de l'intimité sans fard (supposé telle, évidemment, puisqu'il n'y a pas d'intimité au sens strict dans le cas du narcisse - il n'est qu'un receptacle à affects extérieurs, ne l'oublions pas) puisse être considérée comme courageuse et exigeante (par d'autres narcisses). Eternelle ronde des clichés et des poncifs, qui se croient transgressifs.
En résumé, vous l'aurez compris, les journaux intimes, ça me gave (et respect à C. Lasch qui m'a aidé à mettre en forme ce qui me travaillait depuis déjà un moment).
Commentaires
Ce que j'aime bien dans ce blog en tout cas, c'est la dynamique des billets. Bon ok, "dynamique des billets" ca fait un peu branchouille, mais bon c'est comme "Zeitgeist" faut arriver à le placer hein ... ;)
Non, plus serieusement ca fait du bien de se lever le matin et de lire un bon post uppercut comme tu sais les faire !
En tout cas pour un type qui à du mal a mettre ses affiches dans des cadres tu te debrouille vraiment pas mal de la plume mec (roh je dec... :p)
Le narcissisme, moi, jamais.
Rayman> on est des hommes, des vrais, ici :))
Chat fou> on dit ça, on dit ça ...
La "conne tranchante", je vois qui c'est, elle est venue ici non ? La perruque rose avec plein de prétention dessous ?
Sinon j'ai bien rigolé en survolant le forum que tu mets en lien : ça y est, on a trouvé encore plus aberrant qu'un journal "intime" en ligne (car s'il est en ligne, il n'est plus intime du tout) — un forum public sur les journaux intimes en ligne.
On n'est pas très loin des Darwin Awards là.
Oui, c'est un endroit interessant. On pourrait monter un forum où on diserterait à loisir sur les poissons qui font de l'escalade sur les sequoias.
Quant à la conne tranchante, non, c'en est une autre, un autre genre, style Sarah Wajda, si tu vois ce que je veux dire.
Intéressante ton analyse. C'est vrai que le "journal intime en ligne" est une manière de se confronter au regard des autres, c'est vrai que cela peut avoir comme conséquence la recherche de conformité, mais il peut y avoir aussi d'autres motivations à cette démarche, comme essayer de se dépasser, trouver et cultiver sa propre originalité, partager des sentiments, coups de gueule ou autres réflexions,...
C'est aussi une façon se se redécouvrir face à l'autre. Par exemple, avant de poster un commentaire à cet article, j'ignorais que je pouvais faire des phrases aussi longues qu'indigestes ;-)
Déjà, je ne considère pas ton blog comme un journal intime mais comme, plutôt, un journal de bord.
Quant au reste, partager des sentiments ou des coups de gueule, c'est justement un désir de conformité ou plutot un étalage de conformité : regardez comme j'ai les mêmes sentiments et les mêmes coups de gueules que tout le monde (d'ailleurs ça marche, on repond pour dire qu'on est d'accord avec toi ou à la rigueur contre suivant des figures imposées).
Ah bon, tu es certain que je parlais de moi?
De toute façon, quoi qu'on dise, on parle quand-même toujours de soi, pas vrai?
Et les coups de gueule ou sentiments peuvent n'avoir d'autre motivation que le simple fait d'exprimer quelque chose, sans obligatoirement rechercher la conformité. Peut-être la confrontation, et encore. Pourquoi ne serait-ce pas un acte purement égoïste? Un truc entre soi et soi?
D'ailleurs, est-ce que quand tu écris, tu attends des commentaires?
>>> On pourrait monter un forum où on diserterait à loisir sur les poissons qui font de l'escalade sur les sequoias.
Voilà qui m'intéresserait au plus haut point.
>>>> style Sarah Wajda, si tu vois ce que je veux dire.
Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah ! (<--- cri d'horreur irrépressible)
reevolution> > Parce que on est ce que la société fait de nous (je simplifie un max là). Et il suffit de constater que generalement tout le monde parle toujours de la même chose et de la même façon ; ce n'est que ça la conformité et rien de plus ...
ptipois> oui, je sais c'est terrible ...
« Le narcissisme est bien entendu le moteur du diary ». Ce "bien entendu" me surprend. D'où vient une telle affirmation ?
« narcisse est un conformiste » Ah bon ?
Partant de ces postulats, pour le moins contestables, la suite se tient. Mais je ne vois pas bien en quoi ce qui est décrit serait différent de l'attitude d'un non-diariste, qui se contente d'être narcissique dans ses rapports directs avec les autres, et tout autant soulis au conformisme.
En quoi le diariste serait davantage narcissique que tout un chacun ?
"soumis", et non pas "soulis".
"Le narcissisme est bien entendu le moteur du diary" Curieux que ça pose problème. Quelle pourrait etre la motivation du diariste ? L'exhibitionnisme ? C'est une forme de narcissisme. Seul quelqu'un d'interessé par sa propre personne, un narcisse, peut tenir un diary (voir la définition que j'en donne au début).
« narcisse est un conformiste » Là, j'avoue qu'effectivement se trouve l'articulation du post. D'abord une méthode déductive : Vu le conformisme des diaries (et surtout des affects), c'est une conclusion qui s'impose. Ensuite plus théorique : Le narcisse est fasciné par sa propre image, mais vivant en société, il est en fait fasciné par l'image qu'il donne. Il est fasciné par un idéal du moi, si on veut. Et n'ayant rien d'autre dans sa vie que son image, il va tenter de la conformer à ce que qu'attendent les autres. D'où le conformisme à la longue (voir les bouquins de Lasch pour plus de détail sur le sujet).
"En quoi le diariste serait davantage narcissique que tout un chacun ?" Tout un chacun ne tient pas un journal intime en ligne à destination d'un public validant. En plus, tu pars du principe que tout un chacun est narcissique. A part le narcissisme vital de tout un chacun, tout le monde n'est pas narcissique. Pas dans le sens pathologique du terme.
Peut-être que ce que tu qualifies de "journal intime en ligne" a une vision plus restrictive que la mienne. Il faudrait auparavant s'entendre sur le sens de "intime".
« Quelle pourrait etre la motivation du diariste ? L'exhibitionnisme ? C'est une forme de narcissisme. Seul quelqu'un d'interessé par sa propre personne, un narcisse, peut tenir un diary (voir la définition que j'en donne au début). »
Tu poses la question et y réponds en même temps. Ça simplifie évidemment l'échange d'arguments, mais me semble manquer d'ouverture. Ou alors j'en reviens à cette définition de l'intime, à préciser.
Il peut exister bien d'autres motivations que "l'exhibitionnisme" dans le fait de tenir un journal intime en ligne. Parler de soi, ou de son approche du monde, c'est intime, mais peut ouvrir à bien d'autres dimensions plus iniversalistes.
Le fait que les affects soient semblables te conduit à les qualifier de "conformistes". Cette conclusion me semble s'imposer un peu trop rapidement. Les similitudes sont elles un conformisme ?
C'est dommage, parce que l'argument de la tendance à se conformer à ce qu'attendent les autres est tout à fait intéressant.
Je vois à ta conclusion que tu considères que l'expression de soi, lorsqu'elle est écrite, serait une forme de narcissisme "pathologique". Cet a priori de départ interdit tout regard objectif. Et pourquoi pas, d'ailleurs. Mais à mes yeux ça en perd pas mal d'intérêt.
Ta réponse à ma question sur la différenciation entre expression verbale de soi et expression écrite ne me convainc pas. Or toute ta démonstration se base sur cette supposée différence.
On pourrait dicuter 107 ans sur le sujet. Je ne parle pas de similitudes. je parle d'identités. D'identité dans la mise en scène des affects, des affects eux-memes et meme de la forme. Ce ne sont pas les similitudes ou même les identités en elles-mêmes (encore que) qui sont le signe d'un conformisme, mais l'identité avec un modèle d'intimité. C'est tout le probleme du narcisse, d'ailleurs. Incapable de s'interesser à autre chose que sa propre personne, il n'est pas à même d'imaginer que d'autres mises en scène, d'autres affects soient possibles. Enfermé dans l'étroit de sa personne, il qualifie ses positions d'universelles, voire d'universalistes, n'ayant aucun point de comparaison. Le probleme n'est pas de parler de soi, mais de comment parler de soi. Comment se mettre en scène dans la représentation qu'on donne.
D'ailleurs, je ne vois pas où est le problème : le nombre de narcissiques est en constante augmentation ; c'est un fait social, du à des raisons sociales. Il n'y a pas de honte à être narcissique, pas plus qu'à etre névrosé. Il faut simplement en tenir compte, assumer, et ne pas se dissimuler derrière des excuses à deux balles.
Ma critique du narcissisme dans les diaries n'est pas morale, elle est esthétique. Toujours la meme chose, toujours pareil, syndrome du vide où tourne la bete attachée à un piquet.
Soit: c'est une critique esthétique. Un avis personnel, donc, que je n'ai pas à tenter d'éclairer.
Ceci dit, demander d'assumer ceci: « Production d'individus sans singularité, simple receptacles aux clichés du temps, il ne peut être qu'un ramassis de poncifs, toujours les mêmes, tant au point de vue de la forme que surtout, et je le répète, des affects. » ne sera peut-être pas des plus aisés. D'autant plus que ce n'est qu'un avis subjectif dans lequel les auteurs de diaries ne se reconnaitront pas forcément, même en faisant de gros efforts. Moi je vois surtout dans cette diatribe une grande méconnaissance de la diversité diaristique, résumée à quelque grossiers et simplistes clichés. Mais je m'en tiendrai là.
Une critique esthétique n'est pas plus subjective ou personnelle qu'une critique éthique. Que les diaristes ne soient pas contents, c'est bien normal. Et j'assume parfaitement ce que je dis. Parler de la diversité diarisrique chez des individus creux et interchangeables me semble une vaste plaisanterie. C'est d'ailleurs un signe patent de narcissisme que de s'imaginer "interessant" et différent, surtout quand ce n'est pas le cas.
C'est aussi un signe patent de narcissisme que de parler de diversité à propos de points de détail minuscules. C'est ce que Freud (je crois) appelait - fort à propos - le narcissisme des petites différences.
Les gens vraiment singuliers, vraiment différents, ne tiennent en général pas de journaux intimes et surtout ne clament pas leur singularité pour compenser l'abscence même de singularité. Ils n'ont pas besoin de le faire : ils SONT singuliers.
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Hum... j'ai l'impression d'avoir perdu quelque chose... un mot. Peut etre,meme, plus. ...j'vais le chercher..
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