- Chez les Guilanis, le chef n'a pas de pouvoir effectif. A vrai dire, le terme même de pouvoir semble ne pas avoir de sens chez eux. Le chef est essentiellement respecté pour ses capacités à apaiser le clan en réglant les disputes ou pour sa maîtrise de la parole qui lui permet de raconter les exploits passés de la tribu. Le seul moment où son autorité devient réelle, c'est durant les guerres : tout guerrier lui obéit alors de manière inconditionnelle. Pour tout dire [1], les Guilanis se méfient comme de la peste de toute personne ayant, prétendant avoir ou essayant d'avoir un ascendant sur les autres. Qu'ils repèrent un jeune homme se servant de son habilité rhétorique pour subjuguer ses semblables et voilà qu'ils le chassent du village à coups de pierres. Le malheureux est condamné à mourir dans la jungle à moins qu'il ne découvre une autre tribu. Il parait même que chez certains clans, celui que nous appellerions homme de pouvoir est amputé de ses membres de façon à rester un vivant exemple de ce qu'il est formellement interdit de vouloir devenir. Les vieux sont chargés de nourrir cette caricature d'homme qui passera le reste de sa courte existence à ramper dans la boue comme un insecte.
- Voilà qui laisse rêveur ... Les Guilanis sont-ils un peuple heureux ?
- C'est assez difficile à dire. Disons qu'ils ne connaissent pas la coercition et semblent très bien s'en accommoder. D"un autre côté, ils sont très primitifs, ne produisent pratiquement aucun artefact, et n'ont pas de culture, au sens, justement, de production d'artefacts.
- Et alors, quelle importance ?
- Aucune, c'est vrai ... Par contre, ce qui est certain, c'est qu'ils ont disparu, exterminés jusqu'au dernier.

1 Mommsen semble ici extrapoler à son gré. Voir P. Clastres, La société contre l'Etat.