Dans le métro, je vois souvent des gens. Qui lisent Libé.

Il pourrait y avoir un strapontin de libre à coté de ce mec qui le feuillette.

Oui, un strapontin de libre où je m'assoirais. Je lui dirais qu'il est mon ami, que je ne veux que son bien, mais qu'en tant qu'ami, je ne peux que désapprouver son choix. Mon camarade, mon frère, que fais-tu là à lire ce torchon plein de calembours vaseux déguisés en titres ? Pourquoi te salis-tu les doigts avec l'encre qu'ont bavée des pigistes analphabètes ? Non, et puis regarde l'éditorial. Sans rire, regarde. Allez, mon compagnon, lis attentivement. Non, pas avec l'oeil amorphe du téléspectateur, mais avec celui, plus affuté, du lecteur - de livres. C'est Oui-Oui au pays des hydrocéphales, n'est-il pas vrai ? Trop puissant de la part de gens qui ont inventé le concept de "France d'en bas" pour s'imaginer, eux, en haut. Attends, bonhomme, que je te regarde. Tu n'est pas styliste, directeur marketing ou gérant d'un café hi-tech. Tu es un être sain, qui sait encore compter jusqu'à 100 et dont le vocabulaire excède les 200 mots. Ok, tu ne sais pas que c'est Gysin qui a inventé le cut-up, et pas Burroughs. Je te rassure : personne ne lit les pages culturelles ou juste à la recherche de mots clefs histoire de se gonfler le name-dropping. Et les rédacteurs lisent les papiers d'emballage carambar distribués à la sortie du centre Pompidou.  Arrete, frère ! Balance moi ça et devient plus beau. Non, ne me remercie pas. Pas d'argent non plus ; après tout, je n'ai pas joué La cucaracha à l'accordéon.

Et si c'est une femme, c'est encore mieux. Tu n'est pas, ma belle, lookée assistante-vidéaste ou commerciale en saloperies virtuelles. Alors pourquoi tu te dégueulasses la tête au balai-brosse merdeux avec ce portrait de Breillat ? Allons, tu n'en es pas à comptabiliser tes orgasmes, à les classifier, et à comparer avec le résultat d'une enquête sociologique qualitative. Et puis décortiquer ces critiques de films jamais vus, ça rime à quoi, hein ? Pour parler avec d'autres junkies de Libé des insertions de New Order dans la BO de la Coppola ? Pour pas passer pour une conne quand tu t'emmerderas face à un type qui te proposera lourdement la botte avec sa culture piquée dans l'ours des Cahiers ? Et si tu le laissais tomber, ton canard qui pue des molaires ? Comme ça, tu te pencheras pour le repêcher, et en m'inclinant moi-même, j'aurais une vue imprenable sur le départ de tes seins. Et puis, c'est vrai, je pourrai alors te faire remarquer qu'ils ont l'air bien sympas, et que si tu voulais me les montrer, je serai le plus heureux des hommes. Oui, oui, là, maintenant, dans le métro. Devant tout le monde, pas de jaloux. Et pour en rajouter une couche, je te parlerai aussi du parfum un peu poivré de ton anus, dû, probablement, à d'invisibles et minuscules particules de merde. Avoue, que malgré ta surprise, voire ton indignation ou ta colère, ce serait tout de même autre chose que de mollement se dissoudre dans la prose pâlichonne de ton quotidien de référence.

Evidemment, tout ça, c'est un peu dans ma tête que ça se passe. Mais j'aimerais bien, un jour, pour sortir de la torpeur. De toute façon, pour commencer, il n'y a jamais de strapontin de libre.